1ère lettre ouverte adressée au président de la République

Depuis quelque temps toute la presse confondue ne cesse de se faire l’écho des réactions tantôt favorables, tantôt hostiles à l’annonce par monsieur le président de la République de la nécessité de procéder à une réforme territoriale et locale. 

Ce qui réveille outre mesure la fibre sensible de nombre de personnes, c’est le retour éventuel des provinces qui avaient disparu du paysage géopolitique sénégalais au lendemain de la « pacification » du Sénégal et de l’imposition de la paix coloniale. En lieu et place, comme du reste le professeur Iba Der THIÂM a bien expliqué dans Sud Quotidien du vendredi 15 juin 2001, l’administration coloniale a créé des cantons, subdivisions, cercles, gouvernorats, fédérations…Le premier gouvernement postcolonial a jeté son dévolu sur les concepts : arrondissement, département et région jusqu’ici en vigueur.

De prime abord, nous disons que l’esprit de la réforme ne devrait gêner personne ; nous n’avons pas élu le président WADE pour qu’il inaugure des chrysanthèmes. Toute décision pouvant aider les Sénégalais à se débarrasser du marasme économique et social qui les affecte depuis quarante ans serait la bienvenue. D’autant que, pour le cas d’espèce, la réforme en question se propose d’apporter des changements notables dans la forme et le fond de l’administration territoriale afin de les améliorer et d’en obtenir de meilleurs résultats.

Dès lors, avant même l’application de cette réforme, il convient de mettre en exergue les éléments négatifs pouvant, à terme, annihiler les objectifs fixés par les pouvoirs publics dont nous saluons quand même l’esprit d’initiative et d’anticipation. Parmi ces éléments négatifs, citons d’emblée l’application « aveugle » de la réforme ou la provincialisation à outrance du Sénégal. Un coup d’œil furtif sur la signification historique de la province nous permet d’étayer notre propos. Le vocable « province » vient du latin « provincia » qui renvoie à l’histoire romaine. La provincia désignait tout territoire conquis hors de l’Italie, assujetti aux lois romaines et administré par un gouverneur appelé proconsul ou propréteur.

Depuis le XVIIème siècle, en France, par opposition à Paris, la province désigne tout le reste du pays. C’est ainsi que Balzac a écrit : « La France, au dix-neuvième siècle, est partagée en deux grandes zones : Paris et la province ». De nos jours, l’opposition entre Paris et la province est encore nette.

C’est dire que Dakar, en tant que Métropole, doit échapper au phénomène de provincialisation. Cette dénomination ne lui sied point. Entre autres termes, on pourrait utiliser les concepts de district, d’arrondissement, valables également pour Pikine et Guêdiawaye dont l’aménagement est trop récent si on tient à restituer à «province » sa connotation historico politique.

Soit dit en passant, Dakar n’a jamais été une province, mais plutôt une tête de pont, un centre, par opposition à la périphérie (province). Dans le même ordre d’idée, les noms donnés aux futures provinces de la région de Saint-Louis sont à la limite fantaisiste. Pour Saint-Louis pourquoi ne pas ressusciter Bas-Sénégal ou Ndar-Guedj?

Pour Dagana, que reproche-t-on au concept Wâlo-Brak qui rappellerait aux Sénégalais l’un des royaumes les plus illustres du pays ? Pour Podor, Douweyra-wouro-Ndiâk, nom donné par les Maures, à côté de Gasba utilisé par les Peuls et Podor (Pot d’or), ne signifie rien pour les non-podorois du département.

D’ailleurs, dans sa composition onomastique (ou toponymique), Douweyra désigne un village (wouro), et non une province (hettéré leydi ou falndé ou diwân). Pourquoi donc chercher loin alors que de tout temps, et jusqu’ici, les habitants de cette contrée emploient le substantif Foûta-Tôro pour désigner leur région ?

Si on est encore plus nostalgique, on peut faire appel au passé ancien en désignant la future province par «Tekrour », nom qu’elle portait au Xème siècle avant son annexion par l’Empire soninké du Ghana.

C’est dans le département de Podor que s’étend la plus grande île du Sénégal, l’Ile à morfil. C’est une bande de terre comprise entre le fleuve Sénégal et le marigot de Doué. Cette étendue insulaire longue de 190 kilomètres et large de 7 à 12 kilomètres couvre une superficie de 1700 Km² pour une population estimée à 50.000 habitants, surtout composée de paysans, pêcheurs et pasteurs.

Une des contrées les plus enclavées de notre pays- aucune circulation automobile de fin août à fin décembre, aucune piste de production digne de ce nom- l’Ile à morfil mérite bien un statut particulier.

Comme l’un des principes d’une bonne gouvernance est d’abord de rapprocher l’administration de ses administrés, la création de la subdivision de l’Ile à morfil, à l’image des 25 subdivisions que comptait le Sénégal en 1957, serait salutaire. D’autant que Saldé, l’un des villages centres, était un chef-lieu de cercle polarisant les provinces du Bôsséya et des Yirlâbé-Hebbiyâbé. Son école élémentaire date de 1894 et son dispensaire est contemporain au fort (1859).

Outre Saldé, les villages de Barôbé, Wâssétâké, Diâranguel, Dioûwdé-Diâbé, Thioubalel, Cas-cas, Wâlaldé, Démet et Ndioum-wâlo constituent des pôles dont le développement passerait par :

  • l’électrification de toute la zone par l’énergie conventionnelle,
  • la construction de ponts sur le marigot de Doué à hauteur des villages de
  • Ngouy, Madîna- Ndiathbé, Ndioum-wâlo et Mbôyo,
  • la couverture téléphonique et radio télévisuelle de toute la vallée,
  • la construction de pistes de production,
  • la revivification des anciennes escales portuaires de Saldé-Tébégout, Cas-cas, Démet, Podor, et l’arrêt des méfaits de l’érosion causée par le fleuve Sénégal à hauteur de Saldé-Tébégout au profit de la Mauritanie (un mètre cinquante de perte par an, soit cent cinquante mètres sur une longueur d’un kilomètre, d’où une perte de 15 hm2 par siècle.)

La réforme qui se profile à l’horizon peut donc être une chance pour les anciennes confédérations provinciales du Foûta-Tôro et du Fuuta-Damga-Nguenâr qui regorgent de potentialités agricoles, minières et touristiques insoupçonnées.

Harouna Amadou dit Harouna Rassoulou