Baye Niass

Bâye NIASS vu par le journaliste Abdel Kader FALL

Pour seul viatique, sa foi inébranlable en Dieu, son amour immodéré pour le Prophète Mouhammad (psl), son adoration passionnée pour le Coran, son culte de la religion, sa ferveur et sa vénération pour l’Islam.

L’homme a vu le jour dans le courant de l’année 1900 à Taïba-niassène, fief des siens. Il s’y est abreuvé aux sources du savoir, recevant  de ce père érudit et docte la nourriture spirituelle. Grâce à un mysticisme éclairé, il a su, de bonne heure, se faire distinguer par une intelligence qui sait et qui sent à la surprise générale de  ses condisciples.

Le voilà armé pour la vie, fort et muni déjà d’une vaste connaissance. Le village de Kôssi où il s’installa en second lieu, fortifia ses connaissances religieuses et le rendit assez mûr pour affronter l’aventure. On lui prête, à ce sujet, plusieurs miracles.

Après un séjour assez prolongé, le voilà de nouveau plus aguerri pour voler de ses propres ailes, fonder un bastion. Ce n’est pas par hasard si l’homme choisit comme lieu de prédilection Kaolack et fonda à son image le village de Médina. Il s’y consacra, sa vie durant, à enseigner avec maîtrise, les préceptes religieux à des talibés venus de tous les horizons. Baye NIASS ne se rebuta point et ne connut plus de repos. Enseigner, pour lui, était un sacerdoce. Il était toujours à la pointe du combat, tant son dévouement pour l’Islam était total et exemplaire.

Son érudition, sa science, son talent, son éloquence, alliés à un prestige personnel mis au service du monde musulman avaient largement dépassé nos frontières. Il fit dix-sept (17) fois le pèlerinage aux lieux saints, indépendamment des « oumras » entraînant chaque fois des centaines de fidèles, témoignage éclatant de sa disponibilité pour les enseignements édictés par la religion.

L’homme, dont la vie est un apostolat pour l’Islam, s’est forgé une place de premier plan à ses dimensions et a su s’imposer, se faire admirer et se faire respecter par toutes les sommités religieuses en raison de sa vaste culture, de ses immenses ressources, produits d’une imagination en éveil.

L’homme était d’une envergure hors du commun. Sa piété, son franc-parler, ses convictions religieuses lui ont permis de s’opposer au transfert du sanctuaire du Prophète Ibrahim (psl) dès qu’il a été pressenti, ledit transfert préconisé et voulu par tous les oulémas réunis à La Mecque. C’est à l’occasion de cette réunion houleuse qu’il a su donner toute la mesure plaidant avec fougue et chaleur, arguments à l’appui, au maintien à sa place habituelle dudit sanctuaire.

Peu d’hommes sont capables de faire montre, en pareille circonstance, d’une telle audience fortifiée par une profonde érudition. Il s’est fait remarquer à l’occasion de toutes ses pérégrinations à travers maints pays, son bâton de pèlerin à la main, semant la bonne parole axée sur les dogmes de la religion.

Que ce soit au Nigéria, en Arabie Saoudite, en Chine, au Ghana, en Mauritanie, il s’est taillé une renommée qui tire sa source dans sa vaste culture puisant à tous les domaines. Un trait à son honneur : il a converti, contre vents et marées des milliers de gens  de races différentes, à la religion musulmane.

Personnage hors série, aux connaissances incontestables, il a brillé de milles feux dans toutes les instances religieuses dont il était le guide éclairé pour ne pas dire le flambeau. Il était la douceur, la persuasion, l’amabilité, d’un commerce agréable. Ses propos étaient pleins de bon sens. On aimait à l’entendre parler. Pour chacun, il savait trouver le mot agréable. Sa générosité est légendaire. L’homme donnait à profusion, sans compter, sans même se soucier du lendemain.

Baye NIASS laisse un vide immense dont l’ampleur ne peut être perçue. Avec le recul du temps, sa prestigieuse personnalité nous apparaîtra toute auréolée de légende dans les milieux religieux. Son pouvoir que la mort n’a pas pu nous ravir restera, à jamais, vivace parmi nous. Nous entretiendrons sa flamme comme les Vestales entretenaient dans l’antique Rome le feu sacré.

« Dieu seul est grand » disait Bossuet dans une de ses oraisons funèbres. Baye NIASS pouvait quand même se dire comme la jeune captive d’André Chénier «  Je ne suis qu’au printemps, je veux voir la moisson ».

On meurt seul a dit Pascal. Non, non, ce n’est pas vrai. On ne meurt pas seul, on ne meurt pas tout entier quand on laisse derrière soi le sillage des grandes idées, quand on est enchâssé dans d’innombrables reliquaires de pensées, quand on laisse derrière soi une œuvre aussi gigantesque que cette mosquée qui indique au passant attiré par la majesté des lieux qu’une figure vénérée en a été l’artisan.

On ne meurt pas tout entier quand on lègue à la prospérité, à ses adeptes, outre un arsenal de volumes  instructifs et pleins d’enseignements  dont on en est l’auteur, mais encore un trésor  aussi vaste d’abnégation, d’effacement, de mortification pour son Dieu et pour le grand Dieu de l’Islam.

Si tant est que la pratique scrupuleuse de la religion, l’amour du prochain, les nobles actions, notre conduite ici-bas, doivent répondre pour nous, je serais tenté d’avancer qu’El Hadj Ibrahima NIASS doit dormir du sommeil des Justes dans la Paix du Seigneur.

« Soleil » du samedi  20 septembre 1975