Biographie anecdotique de Cheikh Hamidou KANE

A tout seigneur tout honneur. C’est le mardi 03 avril 1928 que Cheikh Hamidou KANE a vu le jour à Matam : de Mamadou Lamine Cheikh Hamidou Alphâ Cirê KANE (1894-1992) ou Mamadou Lamine Oumou Mamadou Tafsîrou Ibrâ Amadou Thiêrno Ibrâ Hammât WANE et de Yeyyâ Râcine Abdoulâye Alphâ Cirê KANE ou Yeyyâ Fâtimata Baïdi Souwâdou Almamy Mamadou Lamine Amadou Bhalêdjo Déwa Elimâne Moctâr LY (1904-1972).
Deuxième garçon de Yeyyâ Râcine, on le surnomma Samba (diminutif : Sam). Au Foûta-Tôro , le prénom traditionnel de l’enfant implique son ordre d’arrivée dans le cercle de la famille; par exemple, la succession des enfants mâles peut être la suivante : Bâba Gallé ou Mamadou ou Hammadi, Samba ou Sawa ou Bathia, Demba ou Déwa, Yéro, Pâté … Chez les filles : Dikko ou Dikkel ou Dikel, Koumba ou Koumbel ou Kouwa ou Mbouré , Penda, Takko, Dâdo …
On l’appela donc Sam-Matam, c’est-à -dire Samba né à Matam. Son arrière-grand père Abdoulâye Alphâ KANE (né en 1848) et sa grand-mère maternelle Fâtimata Baïdi Souwâdou (née vers 1884) ont tous deux été rappelés à Dieu en 1928, année de sa naissance.
En avril 1928, Mamadou Lamine KANE passait ses congés à Matam auprès de son père Cheikh Hamidou Alphâ Cirê KANE qui, très versé dans l’ « elmoul chariati » ou droit musulman, assumait les charges de cadi ou jurisconsulte dans cette vieille bourgade du Foûta oriental. C’est dans ces circonstances fortuites que Cheikh est né à Matam et non à Louga, ville d’adoption de ses parents. Son grand-père maternel, Râcine Abdoulâye KANE qui fut chef de canton du Dimar (cercle de Podor) de 1903 à 1906, exerçait les fonctions de commis expéditionnaire à Louga où il est arrivé en 1921.

Il y fut bien accueilli par Yâcine Gaye Massâr, la grand-mère maternelle du futur Président Abdou DIOUF. En 1926, Râcine y a été rejoint par son cousin et gendre Mamadou Lamine Cheikh Hamidou KANE, lui aussi fonctionnaire.
D’autres Hal-poulâr’en comme Sâda Saghinatou et son jeune frère Birâne Saghinatou DIÂ, originaires de Gollêré, de même que Bôcar Cirê LY, arrivèrent à Louga un peu plus tard. Thiêrno Hammet BARO, le premier maître coranique de Cheikh, avait également déposé son baluchon dans la capitale du Ndiambour où il tenait un foyer religieux.
Les membres de la communauté poulâr habitaient tous dans des cases en paillote au quartier dit Montagne. En 1934, un incendie d’une violence rarement égalée s’y déclara en pleine nuit qui détruisit toutes les concessions de fortune. Pour manifester sa solidarité avec les sinistrés, Mamadou Lamine KANE ne cessa de faire la navette entre les cases consumées.
C’est après ce douloureux événement que la famille KANE construisit le premier bâtiment en dur du quartier. Leur concession et celle de la famille maternelle d’Amadou Mahtâr MBOW étaient contiguës et les relations entre Râcine Abdoulâye KANE et Mbârick Fâ-Yâma Sina-Thiâm MBOW, grand-père du futur directeur général de l’UNESCO, très étroites.
Alphâ Cirê Samba Yéro Lamine KANE (1798-1862), l’aïeul de KANE Cheikh, avait successivement, par le biais du sororat, épousé Kardiatou Fâma et Binta Fâma qui lui donnèrent cinq enfants : Amadou Alphâ et Aïssata Alphâ dont la mère est Kardiatou Fâma… Râcine Alphâ, Abdoulâye Alphâ et Hamidou Alphâ issus de Binta Fâma.
Le gendarme Amadou Alphâ, l’aîné de la famille, a participé à la pacification de la Mauritanie. Au terme de sa mission, il fut affecté à Saint-Louis où prit en charge la totalité des frais de scolarité de ses frères Râcine et Abdoulâye KANE.
Hamidou Alphâ, grand-père paternel de l’auteur de l’Aventure Ambiguë, le premier du clan des Dialloubé à s’être établi à Matam, était, lui, destiné à l’apprentissage et à la maîtrise du Coran. Son père souhaitait qu’il devînt cadi. Dieu exauça ce vœu, parce que, au terme de longues années d’études, Hamidou accéda au titre tant prisé de « cheikh » signifiant littéralement « grand notable musulman ».
C’est ainsi qu’on l’appela Cheikh Hamidou. Lui aussi était fondamentalement hostile à l’école française et avait décidé de ne jamais y envoyer ses enfants. Son frère aîné, Abdoulâye Alphâ KANE, qui en était irrité voulut l’amener à reconsidérer sa position.
Parti de Saldé à bord d’une péniche, Abdoulâye débarqua inopinément à Matam et demanda qu’on lui installât une chaise longue sur la berge du fleuve. Il fit appeler son frère Cheikh Hamidou et lui demanda les raisons de sa réticence. L’entretien fut empreint de chaleur. En fin de compte, sûrement convaincu par les arguments développés à l’occasion, le jurisconsulte accepta enfin de réaliser les vœux de son frère. Dâhâ Cheikh, Mamadou Lamine Cheikh, Mouhammadou Fâdel Cheikh, Râcine Cheikh, Amadou Cheikh, Mamoudou Cheikh et Abdoulâye Cheikh prirent tour à tour le chemin de l’école.
Mamadou Lamine, le père de Sam-Matam, un fervent musulman d’une générosité à nulle autre pareille, était toujours prêt à se débarrasser de ses biens au profit de ses parents et des indigents. Dans l’année, il ne gardait que trois grands boubous : celui qu’il portait; celui qu’on lessivait et celui qu’il conservait au fond de sa malle en vue des fêtes religieuses. A maintes reprises, il lui est arrivé de rentrer chez lui tout juste habillé d’un pantalon et d’un sous-vêtement et, entre ses mains, son porte-monnaie, son chapelet et quelques menus objets parce que, sur son chemin, il aura offert son vêtement à quelqu’un qui en était dépourvu.
Aux heures de repas la concession familiale ne désemplissait guère. Des personnes sans feu ni lieu dont des mendiants, certains handicapés physiques ou mentaux et même, souvent, des individus souffrant de maladies répugnantes, partageaient fréquemment le repas avec les membres de la famille KANE. C’est, sans nul doute, cette sève généreuse qui a façonné Sam-Matam, protecteur désintéressé des couches vulnérables et présentement président du Conseil d’Administration du Partenariat pour le Retrait et la Réinsertion des Enfants de la Rue (PARRER).
Mamadou Lamine a préféré envoyer son fils aîné Dâhâ KANE à l’école française alors que Cheikh Hamidou, le cadet, était destiné aux humanités coraniques. D’un veau l’on espérait bien un bœuf ! Le garçon devait devenir un marabout à l’image de ses arrière-grands-parents Alphâ Cirê KANE et Almâmy Mamadou Lamine LY, tous deux anciens pensionnaires de la célèbre université islamique de Pire-Sagnakhor, ou, plus près de lui, de son grand-père et parrain, le cadi Cheikh Hamidou Alphâ KANE.
C’est ainsi que, en fin 1935, Sam-Matam fut envoyé à Saldé auprès de son grand-oncle Hamidou Abdoulâye KANE, chef de province des Yirlâbhé-Hebbiyâbhé depuis 1913, suite à la démission de son père Abdoulâye Alpha KANE.
Venant de Louga, Sam-Matam était, pour la première fois, très heureux de voir un cours d’eau, en l’occurrence le fleuve Sénégal. La végétation attenante était luxuriante, la pêche, l’agriculture et l’élevage florissants, la forêt infestée de fauves tels les lions et les tigres depuis longtemps disparus de la contrée.
Très tôt, le fils de Yeyyâ Râcine fut frappé par la manière très austère dont on procédait à l’inhumation des morts au Foûta, en général, et à Saldé en particulier. Thiêrno Moctâr GÂDIO (1870-1938), un homme redoutable et redouté par les populations, était son maître. Les apprenants subissaient des sévices corporels de la part de cet homme à la foi vigoureuse et dont Dieu, seul, était l’Alpha et l’Oméga de l’extrême irritabilité.
Souvent, pour échapper aux colères parfois très violentes du saint homme, le jeune Cheikh se réfugiait au cimetière du village où, paraît-il, il lui arrivait de s’assoupir. Ses fugues se multipliaient si bien que, en fin 1936, pour manifester sa compassion à l’endroit de son petit-neveu, Binta Râcine KANE (1885-1974), la Grande Royale des Dialloubé, l’unique personne qui osait tenir tête au marabout, suggéra à Hamidou KANE, le chef de province, de ramener Sam-Matam à Louga.
Ce dernier retourna auprès des siens après un séjour remarquable à Saldé-Tébégoutt, village natal de sa mère et point de départ de son grand-père Cheikh Hamidou. Toutefois, il convient de rappeler que Sinthiou-Diongui, situé à une dizaine de kilomètres, à l’Est de Mboumba, est le véritable creuset de la dynastie des KANE de Saldé qui descendent des Dialloubé Bidieyni Sawa Naye dont les Dialloubé Sinkétêbé de Wallah sont une des composantes et, par voie de conséquence, leurs parents de Matam et d’ailleurs.
En 1937, Îssa Mériam Cheikh Hamidou KANE, un instituteur alors en conflit avec son inspecteur français de l’Enseignement primaire, fut muté d’office à Kédougou alors considéré comme un poste punitif. En partance pour le Sud-est du Sénégal, le futur sénateur transita par Louga où il constata que son cousin Cheikh traînait dans la maison au lieu d’aller à l’école.
Après s’être enquis des raisons de cet état de fait, Îssa prit le garçon par la main et le conduisit auprès de M. Maury TÂL, le directeur d’école, qui, séance tenante, inscrivit Cheikh alors âgé de neuf ans. Îssa en rendit compte à son oncle Mamadou Lamine qui y souscrivit sans sourciller. Ce dernier fut muté à Tivaouane mais c’est à Matam que son fils Cheikh Hamidou fit le CM2 aux côtés de son oncle et futur beau-père Amadou-KANE Cheikh alors instituteur. Bâba NDIÂYE était son maître.
Parmi les condisciples de Sam-Matam, on peut citer le futur mathématicien Souleymâne NIANG (Recteur de l’Université de Dakar de 1986-1998) et Seydou SISSOKHO, premier Secrétaire général du Parti de l’Indépendance et du Travail (P.I.T.) C’était l’époque où Podor et Matam organisaient alternativement l’examen du Certificat d’Etudes Primaires Élémentaires et le concours des Bourses (entrée en 6ème). Pour l’année scolaire 1942-1943, il revenait à Podor l’honneur de recevoir les candidats.
Dans sa quête du savoir, le jeune Cheikh nourrissait l’espoir d’aller le plus loin possible et, ce, malgré une hérésie coloniale qui emmurait les fils de chefs dans la maigre station d’agent administratif subalterne ou commis aux écritures pudiquement appelé commis expéditionnaire.
Mieux, dès l’école primaire, Sam-Matam envisageait d’être philosophe. Comme quoi, à cœur vaillant rien d’impossible. Son grand frère Dâhâ (père du banquier Amadou KANE, ministre sénégalais de l’Economie et des Finances du 04 avril 2012 au 1er septembre 2013) fut affecté au lycée Faidherbe pour une scolarité payante.
Cheikh réussit avec brio au concours des Bourses et fut orienté à la section des fils de chef de l’Ecole Primaire Supérieure Blanchot de Verly sise à Saint-Louis du Sénégal. Dès le début de son cursus moyen secondaire, il mobilisa tous ses condisciples pour exiger qu’on leur dispensât des enseignements pour le moins équivalents à ceux dont bénéficiaient leurs homologues des lycées. Ce à quoi l’Autorité coloniale locale opposa un refus catégorique.
Par la suite, comme les actions tonnent plus fort que les paroles, très conscient de la force de sa pulaagu (ensemble des valeurs culturelles et spirituelles propres à l’ethnie peul), Cheikh prit contact avec ses congénères hal-pulaar’en du lycée Faidherbe (actuel lycée Omar Foûtiyou TÂL) dont Abdoul Aziz WANE, l’un des premiers étudiants sénégalais diplômés de l’Ecole Centrale de Paris, qui lui prêtait ses livres et ses cahiers afin de l’aider à améliorer son niveau d’études.
En 1947, six élèves fils de chefs issus du collège Blanchot furent transférés à la ferme-école de Louga où ils devaient recevoir une formation agricole en complément de celle qui devait en faire des secrétaires de chef de canton pour lors et des chefs de province plus tard.
Pressenti pour seconder son oncle Mamadou Lamine Râcine KANE, alors fraîchement élu chef du canton de Saldé, contre vents et marées, Cheikh Hamidou refusa d’obtempérer et préféra rester à Saint-Louis. Monsieur Pâris, son principal qui le surprit en train de travailler seul dans une salle de classe, lui intima l’ordre d’aller immédiatement rejoindre ses camarades à Louga. Cheikh lui signifia vertement qu’il souhaiterait recevoir son livret scolaire devant lui permettre de poursuivre ses études dans l’enseignement général. Pâris s’y refusa.
Le brouillard du matin n’arrêtant pas le pèlerin, Sam-Matam alla solliciter l’intercession de son grand-oncle Abdoul Baïdi Souwâdou, alors secrétaire des greffes et parquets près le tribunal de Saint-Louis. Sans tarder, ce dernier prit contact avec M. Pâris qui, malgré lui, lui remit le sésame de son petit-neveu.
Le même jour, Cheikh rallia Thiès où son père s’était installé pour jouir de ses droits à la retraite ; il lui fit part de son intention de poursuivre ses études au lycée Van Vollenhoven de Dakar, une institution d’excellence dont le parrain, le capitaine Joost Van Vollenhoven (1877-1918), alors Gouverneur général d’Indochine puis de l’Afrique Occidentale française (AOF), s’est distingué, en 1917, par son refus de procéder au nouveau recrutement de troupes indigènes demandé par Georges Clémenceau, Président du Conseil des ministres français et ministre de la Guerre du 16 novembre 1917 au 18 janvier 1920.
C’est ainsi que Sam-Matam et son père se rendirent à Dakar où ils eurent une entrevue avec le proviseur dudit établissement qui, très séduit par l’argumentaire du blanchotain, décida de recevoir son dossier. Toutefois, comme on le jugeait trop âgé (20 ans) pour la classe de 2nde, Cheikh devait, à ses risques et périls, sauter une classe pour se présenter à l’examen d’entrée en classe de première.
Avant même que les examens ne se soient déroulés, Cheikh fit ce rêve : il vit son nom affiché sur la liste des candidats admis ; la date du 24 octobre, la signature et le cachet du proviseur y figuraient visiblement. Plus tard, les épreuves qui devaient démarrer en septembre, furent renvoyées au mois d’octobre suivant.
Curieusement, c’est effectivement le dimanche 24 octobre 1948 que les résultats furent proclamés. Le rêve de Sam-Matam s’est effectivement réalisé ; son nom trônait sur la liste des admis. Son oncle Aboubakri KANE dit Abou Râcine, futur conseiller territorial puis député du Sénégal, était le premier à s’en rendre compte. A la rentrée des classes, il se fit accompagner par son père auprès de M. Blanc, le proviseur du lycée Van-Vo. A l’occasion, Mamadou Lamine émit le vœu de faire admettre son fils à l’internat. Pour ce faire, le proviseur leur conseilla de s’adresser à M. Capelle, le recteur, seul Habîlité à traiter de telles questions.
Sur ces entrefaites, les deux Dialloubé se rendirent chez M. Capelle alors chef de l’Académie du Sénégal. Après avoir bien écouté Cheikh et son père, le recteur fut très sensible à l’ambition si affichée du jeune matamois; de gaieté de cœur, il accéda à la demande de Sam-Matam et, mieux, il lui remit deux plis, l’un adressé au proviseur de Van-Vo et l’autre au principal de Blanchot.
A ce dernier il ordonna la prolongation de la bourse de Cheikh jusqu’au baccalauréat. Ce qui fut fait sans enthousiasme aucun de la part de celui qui avait sournoisement juré l’anéantissement de l’ambitieux garçon. Mais l’homme propose et Dieu dispose.
Dès son arrivée au lycée Van Vo, Cheikh se fit remarquer par sa forte personnalité. Il fut élu délégué des élèves au Conseil de discipline. La même année, fait rarissime sous l’ère coloniale, une grève y éclata qui dura cinq jours.
Le motif, c’était la médiocrité du menu servi à l’internat et dont tous les élèves réclamaient l’amélioration. Thiêrno BÂ (enseignant, puis syndicaliste et ministre), Abdou MOUMINI (mathématicien et Professeur émérite du Niger) et Cheikh Hamidou KANE, étaient chargés de mener les négociations avec l’administration de l’établissement. A l’issue d’une rencontre très houleuse qu’il a eue avec le trio susnommé, le proviseur retint le jeune Cheikh dans son bureau et lui rapporta que, Pâris, qui était furieux de sa rupture de ban, ne cessait de crier son amertume sur tous les toits.
Dès le lendemain, de peur d’être victime de l’acharnement de son ancien principal, Cheikh adressa une lettre à Laurent Marcel Wiltord, un antillais noir alors gouverneur du Sénégal, en mettant en exergue tous ses desiderata. Faisant suite à cette requête et très sensible aux déboires du potache, Wiltord décida de prendre en charge tous les frais afférents à ses études et, ce, jusqu’à l’achèvement de son cursus universitaire et l’obtention de son ultime diplôme.
C’est à Van-Vo que Sam-Matam a rencontré certains de ses doyens d’âge dont la plupart ont bénéficié de l’intervention d’Alioune DIOP (1910-1980). En effet, profitant de sa position privilégiée de chef du cabinet du gouverneur général de l’AOF, le père fondateur de Présence africaine (une tribune, un mouvement, un réseau fondé en 1947) négocia et obtint l’envoi comme surveillants à Van-Vo des élèves les plus brillants de l’Ecole normale William Ponty. Cette institution mythique, longtemps perçue comme un creuset des auxiliaires coloniaux a tour à tour été installée à Saint-Louis (1903-1913), puis à Gorée (1913-1937), Sébikotane (1938-1965), Thiès (1965-1983) et enfin à Kolda (1983-1993).
En d’autres termes, les élites en herbe jusqu’alors bloquées ici et là étaient dorénavant autorisées à poursuivre leurs études à Van-Vo et à se présenter au baccalauréat. Boubacar Telli DIALLO, Kéba MBAYE, Moustaphâ WADE et son cadet Abdoulâye WADE (ancien président de la République du Sénégal), Thiêrno BA, Moussa KEÏTA (frère de Modibo KEÏTA), Abdoul MOUMINI, entre autres, furent parmi la minorité d’Africains déterminés à franchir moult obstacles les empêchant d’accéder à toutes les sphères du Savoir.
En 1951, Cheikh décrocha le baccalauréat et s’inscrivit à l’Institut des Hautes Etudes de Dakar créé par le décret du 06 avril 1950 et premier embryon de l’actuelle Université Cheikh Anta DIOP ouverte le 28 février 1957. Il y obtint un certificat de licence en droit et la propédeutique de lettres.
En septembre 1952, il débarqua à Paris où, dès son arrivée, il regagna le lycée Louis le Grand. Il y séjourna une année au terme de laquelle il obtint le 2ème certificat de licence de droit et un certificat de licence de philosophie, option : psychologie.
En 1956, il réussit au concours d’entrée à l’Ecole de la France d’outre-mer (F.O.M.), obtint une licence complète en droit et un deuxième certificat de licence en philosophie. En 1957, il épousa sa cousine Yâye Oumou Amadou-Kane Cheikh avec qui il eut deux filles. Yâye décéda en 1966, suite à une longue maladie.
En 1959, Cheikh obtint le prestigieux diplôme de fin d’études de la F.O.M. faisant de lui un administrateur civil. Aussitôt après, il rentra au bercail pour se mettre au service de la patrie. Mamadou DIÂ, alors président du Conseil du gouvernement du Sénégal, décida de faire affecter dans les départements ministériels tous les cadres frais émoulus de la F.O.M. Daniel CABOU, Christian VALENTIN, Cheikh Hamidou KANE , Habîb THIÂM, Bâbacar BA et Abdou DIOUF en constituaient la première cohorte.
Avec , entre autres atouts, son esprit vif, son goût prononcé de l’effort, ses magnifiques ambitions, son culte jusqu’ici intact de l’élitisme républicain et son calme olympien, Sam-Matam atterrit au ministère du développement économique alors dirigé par le Dr Amadou Karim Gaye (1913-2000), une tête bien faite et pur produit de l’Ecole nationale vétérinaire d’Alfort tout comme Birago DIOP, Ousmane Socé DIOP et Samba Cor SÂR.
Cheikh y côtoya d’autres éminences grises comme le Père Louis-J. LEBRET (1897-1966), un prêtre dominicain engagé en faveur du développement des peuples qui, lors de son séjour au Sénégal entre 1957 et 1962, s’était efforcé de faire promouvoir une économie humaine dans un monde communautaire.
Pendant ce temps, nommé « conseiller expert en matière de développement auprès de la présidence du Conseil », LEBRET devint le véritable maître à penser économique de DIÂ ; François PERROUX (1903-1987), un autre économiste, et toute une armada de planificateurs aguerris, animaient l’équipe. Le brain-trust ainsi constitué devait tout d’abord jeter un regard introspectif sur le développement rural sénégalais en vue de proposer une thérapeutique salutaire susceptible de booster l’économie du pays en gestation. N’était-ce pas une gageure ?
C’était l’occasion de la formulation du premier Plan quadriennal avec la contribution inestimable des partenaires français. Il ne s’agissait nullement d’ « une planification abstraite, doctrinaire et rigide, mais une planification souple et ferme à la fois, épousant les contours du développement humain ».
Très sûr de la pertinence de son option, DIÂ décida de faire de Thiès et son hinterland la zone-test de son Plan. La capitale du rail, un des hauts lieux du bouillonnement politico-syndical de l’A.O.F, fut érigée en région (la première du Sénégal indépendant) et, le 3 mars 1960, Cheikh Hamidou KANE, en devint le premier gouverneur. Comme le dit l’adage, terre bien cultivée, moisson bien arrivée. Daniel CABOU fut affecté à Saint-Louis, Bâbacar BA au Sénégal oriental et Abdou DIOUF à Kaolack. Ces élites auxquelles s’était joint Ben Mady CISSE, chef du Service de l’Animation rurale, constituèrent un «groupe d’études sur le socialisme» qui se rencontrait très souvent le dimanche à Thiès à l’invitation de Cheikh Hamidou.
Le 29 mars 1961, ils remirent à DIÂ un document intitulé « Eléments pour un manifeste du socialisme africain », fruit d’une réflexion collective de plusieurs mois. Le président DIÂ leur manifesta son adhésion totale..
En 1961, année de parution de l’Aventure ambiguë, son premier roman entamé dès 1952, Cheikh Hamidou KANE fut nommé Haut commissaire général au Plan. Sa mission qui s’articulait autour de la mise en œuvre du plan de développement économique et social du Sénégal, reposait sur les Centres d’Expansion rurale polyvalents ou CERP, les Coopératives de paysans et l’Animation. Jusqu’aux premiers jours de décembre 1962, Cheikh aura tenu ce département. La fameuse crise politique qui opposait DIÂ et SENGHOR éclata alors au grand jour.
Entre-temps, plus précisément en mai 1962, Sam-Matam contracta son second mariage ; Marie-Thérèse BOVIS, une sage-femme d’Etat qu’il a rencontrée en France, est l’heureuse élue. Le couple eut deux garçons et deux filles. Après ses études effectuées à Lille, Marie-Thérèse fut affectée à la maternité de l’hôpital Aristide Le Dantec de Dakar. On lui attribua un logement de fonction dans les environs immédiats de son lieu de service.
En désaccord avec le président SENGHOR qui tenait mordicus à sacrifier DIÂ et ses acolytes après les avoir accusés injustement de comploter contre l’Etat, et conscient de la véracité du dicton selon lequel « qui sert deux maîtres, à l’un des deux doit mentir », Cheikh Hamidou KANE, symbiose achevée des valeurs cardinales peul et tôrobhé , déposa sa démission. SENGHOR lui fit comprendre qu’il projetait de faire réviser la Constitution et qu’il souhaitait dès que possible lui confier le poste de vice-président. N’est-ce pas appâtant? Sacré SENGHOR !
Cependant, ami brouillé vaut deux ennemis.Le chantre de la Négritude et grand admirateur de Pierre Teilhard de Chardin en était bien conscient. Cheikh lui rétorqua qu’il déclinera toute offre émanant de lui aussi longtemps que l’accusation fallacieuse de tentative de coup d’Etat prêtée à DIÂ et consorts sera maintenue. SENGHOR accepta la démission malgré lui. Trois jours plus tard, Sam-Matam rendit les clés de son logement et de son véhicule de fonction et ramena sa première épouse chez ses parents. Seulement, l’adversaire étant de taille, point n’était besoin de gloser. Marie-Thérèse, qui n’avait rien à voir dans cette histoire, fut menacée de déguerpissement immédiat. Abasourdi par ces événements et désireux de colmater les brèches pour parer à l’irréparable, Daniel CABOU, l’ami commun, offrit ses bons offices pour l’organisation sans délai d’un tête-à-tête entre SENGHOR et Cheikh. Approbation de part et d’autre. Les deux hommes se rencontrèrent au Palais de la République dans l’après-midi en présence d’un certain D., membre influent du cabinet présidentiel.
D’emblée, le président-poète confia au démissionnaire qu’il a été informé de toutes les décisions qu’il avait prises depuis son départ du gouvernement et attira son attention sur la précipitation avec laquelle il avait agi. SENGHOR tint à rappeler à son cousin peul que la loi lui permettait de rester encore dans le logement qu’il venait d’abandonner. Il ajouta qu’il comprenait mal l’antipathie que la famille KANE (Cheikh Fâdel KANE, Issa KANE, Aboubakri KANE et lui-même Cheikh Hamidou KANE) nourrissait pour lui. Il se demanda bien si son appartenance à la religion chrétienne n’en était pas le seul et véritable mobile.
Cheikh lui fit d’abord savoir qu’il n’était au Palais ni pour un déballage ni pour des récriminations crypto-personnelles. Son épouse, logée par son service le plus naturellement du monde, était en passe d’être défenestrée et jetée dans la rue pour des raisons absurdes, voire inhumaines. Il rappela à SENGHOR que la famille KANE que celui-là venait de stigmatiser injustement l’avait, aux élections législatives de 1951, choisi lui chrétien alors leader du BDS, au détriment de la SFIO dont le porte-drapeau, Me Lamine GUEYE, était pourtant un musulman pratiquant. Taire la vérité, c’est enfouir de l’or, rappelle un adage grec.
C’est à ce moment précis que D… qui semblait excédé par les vérités crues que Sam-Matam crachait à la face de son mentor, se leva subitement et jeta sur la figure du récalcitrant une pile de paperasses en criant : « lis ce rapport de Police en ta défaveur! » Perdant le contrôle de ses nerfs d’habitude très solides, Cheikh asséna à son contradicteur une gifle qui, tant sec était le coup, faillit lui fendre la mâchoire droite. D. tituba puis tomba raide et se mit à baver comme un épileptique en crise.
Très surpris par la tournure que l’audience venait de prendre, SENGHOR se mit à crier : « Gardes, gardes, venez évacuer ce fou-là !» Il faisait allusion à D…Sam-Matam sortit sans crier gare; SENGHOR le poursuivit jusqu’au perron du Palais en le suppliant de revenir continuer l’entretien. Cheikh lui lança un regard de colère en vociférant : « Je ne reviendrai qu’après que vous vous serez enfin débarrassé de tous ses énergumènes-là.» Comme quoi la plus courte réponse est l’action.
Après cet incident, Cheikh Hamidou fut affecté au ministère des Affaires étrangères sous les ordres de Me Doudou THIÂM. Abdou DIOUF et Bâbacar BA officiaient dans le même cabinet. En fin avril 1963, son père le fit venir à Thiès, lui remit un courrier de SENGHOR et exerça de fortes pressions pour qu’il acceptât de rejoindre son poste de 1er conseiller à l’ambassade du Sénégal à Monrovia. Il y arriva le 1er mai.
C’était un subterfuge parce que SENGHOR ne souhaitait pas que Cheikh apparût au procès de DIÂ et consorts ouvert le 5 mai. Le diplomate rebelle resta au Libéria jusqu’à l’application des lois scélérates ayant abouti à la condamnation des accusés à l’emprisonnement. Sam-Matam qui y contracta une sciatique très sévère, dut rentrer précipitamment au Sénégal.
Le 31 juillet 1963, pour manifester énergiquement son aversion totale pour l’autocratie senghorienne en balbutiements, Cheikh Hamidou démissionna tout bonnement de la Fonction publique. Un adage peul le dit bien : lorsque Dieu ferme une porte, il en ouvre toujours grande une autre. Quelques jours après, grâce à l’intervention d’un de ses amis français alors dans les arcanes de l’administration onusienne, il fut recruté par l’UNICEF et rejoignit Lagos, siège de l’unique Bureau régional pour l’Afrique au Sud du Sahara de cette organisation.
Il en était le vice-directeur.
Cheikh quitta Lagos en février 1967. De cette date à juillet 1974, il dirigea le deuxième Bureau de l’UNICEF en Afrique de l’Ouest et du Centre qu’il a ouvert à Abidjan. Ses compétences allaient de la Mauritanie au Congo-Kinshasa, soit une vingtaine de pays dans son giron. Entre-temps, en 1973, sur invitation du président Félix Houphouët-BOIGNY, SENGHOR effectua sa première visite officielle en Côte d’Ivoire. Le chef baoulé, surnommé le Sage de l’Afrique, offrit à son honorable hôte du pays de la Térânga des cadeaux symboliques dont un perroquet empaillé (sérénité, modération) et une épée émoussée (paix, circonspection). A Yamoussoukro, capitale politique de la Côte d’Ivoire, Houphouët attira l’attention de SENGHOR sur le caractère pernicieux de l’usage excessif de la loi et de la justice pour régler le sort de ses adversaires.
Il lui apprit aussi que le vocable « prison » dans son acception occidentale n’a pas d’équivalent en langue baoulé ; c’est pour dire que, malgré un préjugé têtu, en Afrique traditionnelle la liberté n’a pas de prix et que l’embastillement est plutôt une pratique héritée de «nos ancêtres », les Gaulois !!!
Nanan ou Dia Houphouët faisait ainsi allusion aux hommes politiques qui se morfondaient à attendre dans les prisons du Sénégal et pour l’élargissement desquels Cheikh Hamidou KANE n’avait cesse de solliciter son intercession mais aussi celle d’autres chefs d’Etat comme Ahmadou AHIDJO du Cameroun, Emile Derlin ZINSOU du Dahomey et Hamani DIORI du Niger. Cheikh en profita pour rendre une visite de courtoisie à SENGHOR qu’il n’avait pas revu depuis leur chaude après-midi au Palais en 1963. Apparemment très heureux, le fils de Diogoye Basile SENGHOR et de Gnilâne BÂKHOUM demanda à son cousin hal-pulâr ce qu’il attendait pour rentrer au pays natal. Cheikh lui répondit de manière lapidaire : « la libération de DIÂ et consorts ».
Le Président qui excellait dans l’art de la repartie tantôt adroite tantôt piquante, lui rappela que, tenant beaucoup à la paix civile, à la concorde nationale et à l’ordre républicain, il exigerait, si jamais DIÂ et ses codétenus voulaient encore humer l’air de la liberté, qu’ils s’engagent à renoncer définitivement à leurs droits civique et politique. Par rapport à cette exigence à la limite baroque, la réponse des intéressés fut toujours un refus net. Sans ambages !
Malgré tout, grâce à Roland COLIN qui, de main de maître, mena les négociations avec SENGHOR, Mamadou DIÂ et ses amis furent libérés le 27 mars 1974. Le président-poète a enfin compris que le pardon est la plus belle fleur de la victoire et que le summum de la puissance consiste à transformer des ennemis en amis.
Cheikh démissionna de l’UNICEF pour jeter son dévolu sur le Centre de Recherches pour le Développement International (CRDI), une organisation canadienne basée à Ottawa dont 5% du montant du budget était affecté à l’aide aux pays en voie de développement pour les recherches agricoles et sociales.
David Hopper en était le directeur et Cheikh le premier des deux sous-directeurs.Les relations internationales constituaient sa sphère d’influence, d’où ses nombreux voyages dans les pays du Sud pour négocier l’assistance du Canada à travers les bureaux régionaux qu’il avait créés. Sam-Matam a pu visiter les centres de recherches internationales au financement desquelles le CRDI a participé : le riz à Manille aux Philippines, le maïs en Amérique latine, le mil et le sorgho à Haidarabad en Inde.
En 1976, Cheikh démissionna du CRDI et décida de rentrer au Sénégal pour répondre aux sollicitations de SENGHOR qui, lui sachant gré de sa contribution inestimable à sa réconciliation avec DIÂ et ses acolytes, tenait à le récompenser.
La même année, très nostalgique de ses années de « gloire », DIÂ, le grand Mawdo, c’est-à-dire le patriarche, par l’entreprise essentielle de Roland COLIN, son directeur de cabinet durant les quatre dernières années passées à la vice-présidence du conseil du Sénégal, s’engagea à mettre à la disposition de l’élite et de la jeunesse africaines sa très riche expérience dans le domaine du développement économique et social. Fort de l’apport d’un certain nombre d’intellectuels africains de renom tels l’historien Joseph KI-ZERBO, Cheikh Hamidou KANE, Roland Colin, le gouverneur Arona SY, le marabout-politicien Cheikh Tidiâne SY.
Mamadou DIÂ se lança dans la création de l’Internationale Africaine des Forces pour le Développement à partir des communautés de base (IAFD) qui avait «…pour but d’entreprendre toutes recherches et réalisations destinées à promouvoir le développement et le progrès des sociétés africaines à partir des communautés de base. L’Association tient pour fondamentale la nécessité de lier recherche et action.»
L’Assemblée générale constitutive de l’IAFD se tint le 13 avril 1975 au restaurant Le Colisée à Dakar. Après avoir soutenu que « la décolonisation ne peut être que la restauration de nous-mêmes », Cheikh H. KANE proclama : « Je crois que l’autogestion n’est pas l’utopie mystificatrice d’intellectuels perdus, mais la voie souterraine que vivent les paysans qui sont restés eux-mêmes, et qui nous guident et nous guideront.» Des divergences principielles notoires surgirent entre DIÂ et ses anciens codétenus qui lui reprochaient de leur dénier le droit de se réconcilier eux aussi avec SENGHOR. Malgré la sincérité de sa foi et son indépendance d’esprit vis-à-vis des pesanteurs de toutes sortes, face à ses jeunes collaborateurs, le président DIÂ, quoique sans animosité aucune, s’est, souventes fois, comporté comme un véritable chef de tribu.
Très conscient de la place de choix accordée par la tradition sénégalaise au droit d’aînesse, le grand Mawdo était toujours prompt à taper sur les doigts de ses jeunes partisans qui, à sa libération, semblaient ne plus faire leur ses choix politiques. Autres temps, autres mœurs ! En désespoir de cause, Valdiodio NDIÂYE, Aboubakri KANE et Joseph MBAYE prirent leurs distances par rapport à cet homme qu’ils ont toujours servi avec loyauté et pour l’amitié duquel ils ont sacrifié quelques précieuses années de leur vie. Comme pour dire que le pire orage a éclaté au moment de la moisson.
De retour au Sénégal en fin juillet 1976, Cheikh se remit au service de l’Etat. Le président SENGHOR lui confia la mise en pratique des faramineux projets iraniens conçus pour le Sénégal :
  •  implantation à Cayar (Kër Fahra Pahlavi) d’une raffinerie géante de pétrole brut de l’Iran dont le produit serait destiné au marché américain ;
  • construction d’un port minéralier à Bargny pour l’évacuation du fer du Sénégal oriental et des phosphates de Ndénndôry (Matam) dont on parlait déjà ;
  • réalisation d’un chantier de construction navale à Dakar, carrefour des grandes routes maritimes.
La plupart de ces projets n’étaient que des coquilles vides. Seul Dakar-Marine, un chantier de réparations navales à partir d’un dock flottant conçu en Norvège, a vu le jour…Difficilement, évidemment, parce que Cheikh n’avait même pas de bureau. Il n’en avait cure parce que plus que jamais convaincu qu’aucun chemin fleuri ne conduit à la gloire. Donc autant se battre pour aboutir aux résultats souhaités! Dakar-Marine fut un pôle d’intégration sous régionale et un véritable exemple de coopération diversifiée. Cheikh Hamidou lui a imprimé une gestion moderne et vertueuse.
En 1978, le président SENGHOR le nomme ministre du Développement industriel et de l’Artisanat en le chargeant de faire l’inventaire des ressources minières du Sénégal et la formulation du plan minier. L’exploitation du fer et de l’or du Sénégal oriental, des phosphates de Taïba et de Ndéndôry, de la tourbe, était à l’ordre du jour.
La prospection pétrolière dans la zone du Dom Flore à la frontière maritime entre le Sénégal et la Guinée-Bissau où des indices de pétrole lourd et de gaz ont été détectés , la création de Pétrosen et la résurgence de la carte de la frontière maritime établie pendant la période coloniale, sont à l’actif de Cheikh Hamidou KANE, de même qu’une vaste campagne d’économie d’énergie, le recensement, par corps de métiers, de tous les artisans du Sénégal et l’implantation de domaines industriels dans les principales capitales régionales du Sénégal, notamment la SODIDA à Dakar.
De 1981 à 1988, sous le magistère du président Abdou DIOUF, Sam-Matam occupa le poste de ministre du Plan et de la Coopération, son violon d’Ingres. Tout au début de sa mission, en collaboration étroite avec monsieur Mamoudou TOURE, son ami et camarade d’âge, de surcroît, brillant ministre des Finances de mai 1983 à avril 1988, Cheikh fit faire l’état des lieux de l’économie sénégalaise suivi d’une étude prospective de la planification du développement allant jusqu’en 2015. Une coopération intense avec les pays du Nord, les monarchies pétrolières arabes et la Banque islamique de développement, de même qu’avec les institutions de Bretton Woods et les pays de l’Asie du Sud-est, fut enclenchée avec grand bonheur. L’équipement de l’ORTS et la construction du stade L.S. SENGHOR sont quelques-uns des fruits de ce partenariat bénéfique à tous égards.
Le début des années 1980 coïncide hélas avec celui des très décriés Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) imposés par les organisations financières internationales aux pays pauvres du Sud. Ils ont eu pour objet l’intégration de ces derniers dans l’économie du marché mondialisé. Leurs effets sociaux, fruits du démantèlement des structures économiques locales et de l’affaiblissement de l’Etat, furent considérables. Les PAS se sont traduits par une réduction des politiques sociales, sanitaires et éducatives.
Au Sénégal, la diminution drastique de la masse des effectifs de la fonction publique à cause des départs dits « volontaires » qui privent l’administration de quelques-uns de ses agents les plus compétents et, partant, l’émiettement de la masse salariale, la restructuration du tissu industriel, le dépérissement, ou pis, la disparition de nombre de sociétés publiques, certes budgétivores mais tout de même pourvoyeuses d’emplois et de richesses (ONCAD, SODEVA, Caisse de péréquation…), ont eu raison de la solidité réelle ou supposée du régime Ups-Ps dont le président Abdou DIOUF, Jean COLLIN, Moustaphâ NIASS, Dr Daouda SOW et Djibo Laïty KA, ont été, après SENGHOR, Mamadou DIÂ, Me Lamine GUEYE, Dr Amadou-Cissé DIÂ, Magatt LÔ et Alioune Badara MBENGUE, les principaux soutiens.
Malgré leurs tendres biceps de jeunes militants, Moustaphâ NIASS, Kadêr SABARA, Djibo KA, Marx Magamou MBAYE, Mamadou FAYE et Saliou Rama KA, tout comme leurs cadets non moins aguerris tels Khalifa Ababacar SAL, Seydina Oumar TOURE, Mouhammed el Bécaye SECK et Papa Babacar MBAYE ont, avec courage et détermination, défendu leur parti et leurs leaders, plus particulièrement dans les lycées, collèges et à l’Université, milieux jusqu’alors investis par des mouvements d’obédience marxiste-léniniste foncièrement hostiles à l’UPS et au PS, son héritier.
En 1988, Cheikh Hamidou, le génial et infatigable migrant, encore une fois demanda à être libéré de ses charges, pourtant très convoitées, de ministre du Plan.
En 1995, il publia les Gardiens du temple, « une suite de l’Aventure ambiguë, rapportant de façon très romancée, le conflit qui opposa, en 1962, Mamadou DIÂ et Léopold SENGHOR. »
En 2002, Cheikh Hamidou fut élu président de Tabital Pulâgu, une association à laquelle s’identifient plus de trente millions de pulârophones éparpillés en Afrique, tous fiers de leur Pulâgu, ce code d’honneur peul présent dans l’Aventure ambiguë et très perceptible aussi bien dans le cheminement de l’auteur que dans le caractère très pondéré de ses réactions.
En 2009, aux côtés du Professeur Ahmadou Mahtâr MBOW, son doyen d’âge, ami d’enfance (soit dit en passant, beau-père de son neveu El Hadj Amadou KANE), Cheikh Hamidou est élu vice-président des Assises nationales chargées de doter le Sénégal d’une Constitution moderne, démocratique, consensuelle, impersonnelle (parce que de portée réellement nationale) et d’un programme de développement économique et social digne du 3ème millénaire.
Le disciple de Thiêrno Moctâr GÂDIO qu’il fut et qui n’a rien oublié de ses années d’enfance où, dans les ruelles de Saldé, de maison en maison, allait à la recherche de la pitance quotidienne, s’est, il y a des lustres, mis au service d’organisations non gouvernementales dont la plupart à vocation caritative, toujours à l’assaut de l’analphabétisme et de la misère. La modernisation des dâras, centres de mémorisation du saint Coran et d’apprentissages de métiers en vue de la préparation harmonieuse des apprenants à la vie sociale, constitue un de ses principaux soucis, lui qui abhorre la mendicité et le vagabondage des enfants.
Comme un globe-trotter, sans désemparer, il fait et refait le tour du monde en semant à tout vent, partout où le devoir et la nécessité l’appellent, son savoir-faire pointu et sa générosité congénitale. La flopée de démissions des postes stratégiques qu’il a occupés tout au long de sa belle et riche carrière administrative nationale, régionale et internationale rend fidèlement compte du peu d’intérêt qu’il accorde aux biens de ce monde car, chez lui, Peul bon teint, l’honneur doit toujours précéder le bonheur.
En abrégé, voilà quelques pans de la vie et l’œuvre encore en cours–Dieu en soit loué–de Cheikh Hamidou KANE, ou Sam-Matam pour les intimes, un homme qui, depuis 1960, dans un continent qui de plus en plus perd ses repères, a réussi à être équidistant de toutes les coteries partisanes et, par ce fait même, à se forger une personnalité qui, à la fois, inspire respect et admiration.