Saldé-Tébégoutt : d’hier à aujourd’hui

Blottie entre le fleuve Sénégal, au Nord, et le marigot de Doué au Sud et à l’Est, l’Île-à-morfil, dont Saldé-Tébégoutt est un village phare, doit son nom à la présence sur son sol d’un grand nombre d’éléphants (al-fil) dont les défenses (azm en arabe) donnèrent lieu à des collectes de la part des explorateurs européens et arabes. Ce sont ces derniers qui, ainsi, baptisèrent le lieu, alors très pittoresque, qu’ils venaient de découvrir.

Dans les pages qui suivent nous allons aborder (en résumé) tous les aspects dont pouvoirs publics, chercheurs et simples curieux peuvent avoir besoin sur Saldé-Tébégoutt.  Continuer la lecture de Saldé-Tébégoutt : d’hier à aujourd’hui

Biographie anecdotique de Cheikh Hamidou KANE

A tout seigneur tout honneur. C’est le mardi 03 avril 1928 que Cheikh Hamidou KANE a vu le jour à Matam : de Mamadou Lamine Cheikh Hamidou Alphâ Cirê KANE (1894-1992) ou Mamadou Lamine Oumou Mamadou Tafsîrou Ibrâ Amadou Thiêrno Ibrâ Hammât WANE et de Yeyyâ Râcine Abdoulâye Alphâ Cirê KANE ou Yeyyâ Fâtimata Baïdi Souwâdou Almamy Mamadou Lamine Amadou Bhalêdjo Déwa Elimâne Moctâr LY (1904-1972).
Deuxième garçon de Yeyyâ Râcine, on le surnomma Samba (diminutif : Sam). Au Foûta-Tôro , le prénom traditionnel de l’enfant implique son ordre d’arrivée dans le cercle de la famille; par exemple, la succession des enfants mâles peut être la suivante : Bâba Gallé ou Mamadou ou Hammadi, Samba ou Sawa ou Bathia, Demba ou Déwa, Yéro, Pâté … Chez les filles : Dikko ou Dikkel ou Dikel, Koumba ou Koumbel ou Kouwa ou Mbouré , Penda, Takko, Dâdo …
On l’appela donc Sam-Matam, c’est-à -dire Samba né à Matam. Son arrière-grand père Abdoulâye Alphâ KANE (né en 1848) et sa grand-mère maternelle Fâtimata Baïdi Souwâdou (née vers 1884) ont tous deux été rappelés à Dieu en 1928, année de sa naissance.
En avril 1928, Mamadou Lamine KANE passait ses congés à Matam auprès de son père Cheikh Hamidou Alphâ Cirê KANE qui, très versé dans l’ « elmoul chariati » ou droit musulman, assumait les charges de cadi ou jurisconsulte dans cette vieille bourgade du Foûta oriental. C’est dans ces circonstances fortuites que Cheikh est né à Matam et non à Louga, ville d’adoption de ses parents. Son grand-père maternel, Râcine Abdoulâye KANE qui fut chef de canton du Dimar (cercle de Podor) de 1903 à 1906, exerçait les fonctions de commis expéditionnaire à Louga où il est arrivé en 1921.

Continuer la lecture de Biographie anecdotique de Cheikh Hamidou KANE

Mamadou Alphâ LY, une olympienne sérénité

« L’homme est comme le poivre, tu ne le connais pas avant de l’avoir mâché ».
Mamadou Alphâ LY, dit Mama, le fils unique (badjo) d’Amadou Samba Âmadou Dioûldo Seydi Ibrâ Lamine Samba Délo Dioûssou Diam-LY, alias Alphâ Amadôy (1885-1943) et de Couro Elimâne Baïdi Souwâdou Almâmy Mamadou Lamine Amadou Bhalêdio Déwa Elimâne Moctâr LY, dite Coumba Baïdy Souwâdou (1894-1977), est un personnage énigmatique : derrière son calme se cachent une forte personnalité, une foi inébranlable, un savoir encyclopédique et une détermination sans bornes.
Mama Alphâ est né en 1932 à Saldé-Tebégoutt. Comme tous les jeunes hal-poulâren de son âge, il a appris le Coran, d’abord auprès de son vaillant père disparu le dimanche 28 novembre 1943, puis à l’ombre de Thiêrno Ahmed Beddi (1913-1947), fils de Thiêrno Moctâr GÂDIO, le célèbre marabout de Cheikh Hamidou KANE.
De 1941 à 1945, parallèlement à sa formation spirituelle, Mama fréquenta l’école rurale du village. Au terme des quatre années obligatoires, il se rendit à Saint-Louis du Sénégal auprès de son oncle, Abdoul Baïdi Souwâdou LY, qui le fit inscrire à l’école Brière de L’Isle où, en 1947, il réussit au Certificat d’Etudes Primaires et au concours des bourses.
Par la suite, il fut orienté au collège moderne Blanchot où il séjourna de 1947 à 1951. Après le brevet d’études qu’il y obtint en 1951, Mama se présenta avec succès au concours d’entrée à la prestigieuse Ecole normale William Ponty sise à Sébikotane.
En 1955, il fut le premier saldéen ayant fréquenté l’école du village à accéder au grade de bachelier. Pour la première fois, depuis la création de l’école primaire, un natif du village va enfin franchir le seuil d’un institut de hautes études. Au cours de l’année scolaire 1955-1956, il reçut une formation pédagogique le destinant au métier d’instituteur.
C’est le 1er août 1956 que Mama fut appelé sous les drapeaux ; il passait paisiblement ses vacances à Saldé d’où il fut d’abord acheminé à Podor, puis à Saint-Louis. Avec d’autres appelés dont son ami et futur collègue Samba Laobé FÂL, il y reçut une formation militaire sommaire.
Rappelons que les sujets français, astreints au régime militaire indigène, étaient recrutés, au minimum, pour trois ans; alors que, en vertu d’une circulaire du gouverneur général, les originaires des quatre communes, auxquels étaient assimilés les élèves des grandes écoles, devaient assurer un service de dix-huit mois.
La qualité de l’ordinaire (nourriture communautaire) variait également selon le régime. D’ailleurs, quelque temps après leur recrutement et suite au refus du Capitaine Collet, commandant de la Compagnie de Dakar-Bango, de faire appliquer la Circulaire du gouverneur général leur donnant droit à un régime européen, en présence du général Carbonel en visite à la garnison de Dakar-Bango, Mamadou Alphâ et ses camarades manifestèrent vigoureusement leur ras-le-bol.
Convaincu de racisme et de zèle, le capitaine fut mis aux arrêts de rigueur et le régime européen fut appliqué immédiatement. Dès ce jour, Collet jura de se venger sur les petits nègres. Mamadou Alphâ, l’intellectuel d’habitude taciturne mais râleur par occasion, était pointé du doigt. Dans les coulisses, le secrétaire du commandant de compagnie lui recommanda la prudence parce que les officiers français qui voulaient casser du marxiste nègre le surveillaient de très près. On le soupçonnait de nourrir des sentiments viscéralement antifrançais.
Des enquêtes tous azimuts sont menées partout où Mama est passé, notamment à Sébikotane où on relit ses copies de philosophie et à Saldé où la gendarmerie interrogea Mamadou Lamine KANE, chef du canton des Yirlâbé-Hebbiyâbé de 1947 à 1960. Mama est considéré comme un garçon irréprochable et les enquêtes le confirment au grand dam de Collet.
En cachette, il fit disparaître la correspondance incendiaire qu’il entretenait avec son cousin Hâdi Mamadou Lamine dit Woysi (actuel chef du village de Saldé), un autre marxiste pur et dur alors élève ingénieur en France.
Le 8 octobre 1956, Mama fut affecté à Atar en Mauritanie, un poste réputé hostile à l’homme, un calvaire pour ainsi dire. Dès l’étape de Rosso Mauritanie, le jeune saldéen fut attaqué par une forte fièvre accompagnée de vomissements sans arrêt. C’était le paludisme. Il faillit y perdre la vie.
Nonobstant les injonctions de ses chefs qui tenaient à le renvoyer à Saint-Louis pour y bénéficier de soins intenses, Mama dit fermement qu’il préférait, même au prix de sa vie, arriver à Atar. Où il n’y a pas d’honneur, il n’y pas de douleur !
Au bout de quarante-huit heures, la méchante fièvre commença à baisser. L’agneau du sacrifice quitta Rosso pour Akjoujt d’où il partit pour Atar, cette cité en proie aux tempêtes de sable rouge et à la sempiternelle canicule diurne. On se croirait aux portes de la Géhenne tant l’adversité de la nature était criante.
Stoïque, Mama Alphâ accepta son sort. Rien ne pouvait troubler la quiétude du petit-fils d’Almâmy Mamadou Lamine pétri de valeurs islamiques et traditionnelles foûtanké à la fois. Quelques jours après son arrivée à Atar, son chef de corps, qui remarqua enfin ses qualités intellectuelles, lui confia la gestion de son secrétariat particulier.
Après avoir supplanté le fantoche Ben Arafa qui, lors de sa déportation à Madagascar était placé au trône, et fort du soutien matériel des Etats-Unis, Mouhammed V ben Youssef, roi du Maroc de 1957 à 1961, décida d’occuper la Mauritanie qu’il considérait comme son hinterland, une parcelle du Grand-Maroc qu’il voulait ressusciter.
Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1957, un accrochage eut lieu entre les forces régulières françaises aidées des goumiers mauritaniens et d’un groupe de l’Armée de Libération marocaine. Il y eut deux morts.
Le 19 du même mois, Atar reçut les premières bombes assassines. Bilan : 10 morts et 40 blessés. Mamadou Alphâ y frôla encore la mort. En dépit de l’intervention musclée des troupes espagnoles (protectrices du Rio de Oro) et françaises (gardiennes de la Mauritanie), la guerre dura encore plusieurs mois.
Dès fin juin 1957, la hiérarchie militaire française basée à Saint-Louis décida de libérer les jeunes recrues d’août 1956. Le contingent devait quitter Atar le 10 juillet 1957. Malgré toute attente, Mama fut « omis ». Tenait-on à le liquider physiquement ? Tout portait à le croire.
Seulement, constatant l’injustice, le capitaine Lagarrue, commandant la garnison d’Atar, s’adressa à la hiérarchie qui lui recommanda l’omerta. Le lendemain, le capitaine intrépide passa outre. Mamadou Alphâ, tout comme ses autres camarades d’armes, fut libéré. Ils quittèrent l’enfer d’Atar le 10 juillet 1957.
A son retour au pays natal, en qualité d’instituteur, Mama fut affecté à l’école Ndouck de Fatick alors dirigée par Abou Bacar DIAGNE. Dès sa prise de contact, complètement en sueur face à ses élèves et aussi à son destin, in petto, il fit le serment de rester enseignant quoi qu’il arrive.
Le 24 décembre 1957, l’inspecteur Blanchard et son équipe composée des instituteurs Arona SY et Samba DIACK, vinrent lui faire subir les épreuves pratiques du Certificat d’Aptitude Pédagogique (CAP). Il y réussit haut la main.
Ses démêlés avec l’inspecteur Lombard, en 1959, et avec le ministre Doudou NGOM, de 1973 à 1976, le fortifièrent davantage. Par la suite Mama fut muté à l’école des Champs-de-courses de Dakar (1959-1960). Au même moment, il décrocha le Certificat d’études de littérature générale, puis le Certificat de philosophie générale et logique, le Certificat de morale et sociologie et enfin le Certificat de psychologie générale, ce qui lui donna droit à l’obtention d’un poste de professeur de lettres, d’abord au collège de la rue de Thiong, puis à celui de l’avenue Mâlick SY de Dakar.
Le dimanche 13 janvier 1963, date d’assassinat de M. Sylvanus Olompio, premier président du Togo, Mama jura de ne plus militer dans un parti politique. Serment qu’il n’a jamais trahi.
En 1966-1967, sensible aux fortes pressions exercées sur lui par son doyen Badara DIÂ, alors directeur de l’école Mâlick SY, sans enchantement, Mama Alphâ se présenta aux tests d’entrée à l’Ecole normale de Saint-Cloud, près de Paris, et réussit avec un retard de sept ans. S’il avait suivi les conseils de ses amis, c’est dès 1960 qu’il aurait dû se présenter auxdits tests.
Mais il avait refusé d’y souscrire, parce que, pensait-t-il, la France des « années 1960 » mécontente de sa fragilisation dans ses anciennes possessions coloniales, cette France-là, ne pouvait réserver rien de bon aux jeunes africains aux mœurs et religions différentes des siennes. S’y ajoute que Mama avait horreur du désordre qui s’est installé au Sénégal aussitôt après l’indépendance. Il flairait la pagaille que nous vivons depuis longtemps. Les dynasties changent et le caractère demeure.
Mieux vaut rester dans les classes que de postuler des responsabilités sans lendemain, se disait-il. Très attaché à ses parents, Badjo, mine de sincérité et de pureté, ne pouvait «abandonner » sa chère mère pour une simple promotion. Toutefois, après moult tergiversations, il décida enfin de partir pour l’Hexagone.
Sa formation dura un an : 1967-1968. Nanti du diplôme d’inspecteur de l’Enseignement primaire, dès son retour au Sénégal, il fut d’abord affecté à la circonscription de Kolda-Vélingara (1968-1969), puis à celle de Kaolack (1969-1973).
De 1973 à 1983, il dirigea l’Ecole normale William PONTY. C’est en 1983 qu’il fut nommé directeur de l’Enseignement élémentaire (DEE), poste qu’il ne quitta que le 25 août 1993 pour faire valoir ses droits à la retraite.
Depuis, Mamadou Alphâ vit retiré, très loin des habituels carcans des retraités sénégalais: le travail noir ou «khar matt » pour pallier le caractère squelettique des pensions ; la grand-place pour « tuer » le temps qui semble pesant pour les impécunieux ou « goor-goorlous» ; l’activité politique ou les associations confrériques pour fuir momentanément la tyrannie de nos femmes attachées, qu’elles sont, à l’imparable dépense quotidienne et aux cérémonies de famille aussi imprévues que ravageuses du fait des frais de prestige et du gaspillage qui s’y greffent.
Temps gagné, tout gagné. Mamadou Alphâ, lui, passe le plus clair de son temps à méditer, à prier, à écrire, à fréquenter les jardins des savants que constituent le Coran, les revues et les journaux, mais aussi à égrener son chapelet en compagnie d’une autre retraitée, en l’occurrence sa douce moitié, de surcroît sa cousine, Fâtou Ali Bôcar KANE, avec qui il chemine depuis I965. Bonne épouse et santé sont les meilleures richesses d’un homme, dit-on. Ce couple exemplaire a mis au monde deux garçons et quatre filles, tous sages comme des images. Des bouts de bois comme il faut.
Si Mama trouve un interlocuteur digne de confiance, alors il discute à bâtons rompus sans jamais céder ni à l’excès ni à la passion parce que chaque phrase qu’il construit et chaque mot qu’il place valent plus que leur pesant d’or. Ce qui est dans la parole est dans le silence et chez cet éducateur émérite, assurément, la parole est d’or et le silence d’argent. Le philosophe qu’il est en fait une règle de conduite.
Moi, je me glorifie de la sympathique proximité avec cette grande âme, un homme plein de qualités que certains esprits malsains, voire des brebis galeuses, irrémédiablement en porte-à-faux avec l’éthique et la déontologie propres au noble métier éducateur-enseignant, ont décrit, mais évidemment sans preuve aucune, comme un inspecteur “briseur de carrières”. Ce qu’il n’a jamais été.
Ses détracteurs oublient que la corde du mensonge est très courte et que l’aboiement des chiens ne fait pas de mal aux nuages: Mamadou Alphâ LY est plutôt un réparateur de torts parce que, pour lui, fervent musulman et disciple de feu El Hadj Abdoul Aziz SY Dabakh, la meilleure charité, c’est la justice pour tous.
Harouna Amadou LY alias Harouna Rassoul