Ethnie, Religion, Etat : facteurs de cohésion ou sources de tensions ?

L’Afrique, notre vieux continent, se trouve confrontée avec des situations dramatiques où elle s’enfonce de plus en plus : crises quasi perpétuelles, bouleversements structurels, chaos sempiternel dont les principaux agents sont l’Ethnie, la Religion et l’Etat.

Définissons d’abord ces concepts avant d’entrer dans le vif du sujet.
Selon le Robert,

  • Ethnie : ensemble d’individus que rapprochent un certain nombre de caractères de civilisation, notamment la communauté de langue et de culture…
  • Religion : reconnaissance par l’homme d’un pouvoir ou d’un principe supérieur de qui dépend sa destinée et à qui obéissance et respect sont dus…
  • Etat : groupement humain fixé sur un territoire déterminé soumis à une autorité.

Autrement dit, l’Etat est la Nation (là où elle existe) politiquement organisée, qui tient du peuple son autorité et ce, conformément à la Constitution établie. Le concept d’Etat implique donc une organisation politique bénéficiant de la puissance publique et de la capacité de commander et de se faire obéir.

Dans notre texte, «Etat » signifie gouvernement, c’est-à-dire l’ensemble des organismes politiques et des personnes exerçant le pouvoir exécutif ; en somme, le pouvoir en place.

A raison ou à tort, l’ethnie, la religion et l’Etat sont considérés comme les mobiles d’un grand nombre de crises auxquelles, perplexes, nous assistons depuis des décennies.

Le Rwanda, le Burundi, la R.D.-Congo, le Libéria et la Sierra Léone, pour ne citer que ces pays-là, constituent les prototypes patents d’Etats qui, par leur faiblesse ou leur hypocrisie, ont beaucoup contribué au réveil d’un volcan longtemps tenu pour éteint : l’irrédentisme ethno-religieux.

Dans bien des cas, les causes découlent de la complicité tantôt active, tantôt passive, d’un Etat déliquescent qui, pour se refaire des forces, s’agrippe à une religion (ou une confrérie) ou une ethnie au détriment d’autres. A bien des égards, cette situation corrobore le point de vue de Lénine qui définissait l’Etat comme « …une machine qui permet à une classe (ici une ethnie ou une confrérie) d’en opprimer une autre… »

De telles situations foisonnent sous nos cieux où l’Etat se confond très souvent à un homme dit providentiel, un père de la nation, exerçant un pouvoir sans partage et combattant toute velléité de contradiction. Là, l’égoïsme s’impose comme la règle générale.

L’Ethnie est une communauté pouvant être définie par l’affinité culturelle, linguistique et raciale. Elle s’appuie le plus souvent sur une langue qui, comme l’écrivait Michelet, « est la représentation fidèle du génie des peuples, l’expression de leur caractère, la révélation de leur existence intime… »

Il convient d’agir avec le maximum de sagesse dans la gestion quotidienne, rationnelle et équitable des ethnies à l’échelle d’un pays ou d’un continent. Toute tentative de hiérarchisation pseudo-scientifique, donc partisane, pourrait exhumer l’instinct grégaire qui sommeille en chaque individu ; l’opposition Hutu-Tutsi et le génocide survenu au Burundi en 1994 en attestent éloquemment.

Donnedieu de Vabres l’a si bien compris, qui clamait : « Si l’Etat doit respecter la liberté d’opinion… il doit… la protéger contre les divers abus d’influence possibles… »

L’expression est lâchée : abus d’influence ! Aucune des dernières guerres civiles ayant eu pour théâtre l’Afrique n’aurait jamais pu prospérer sans la participation de l’Etat. Ce sont ses « erreurs » voulues, ses prises de position délibérées, ses passe-droits avérés, derrière un mépris ostensible qui, en mettant le feu aux poudres, ont conduit ou conduisent encore aux pogroms, voire au cataclysme et à l’anarchie : cas de la Somalie sans Etat unitaire depuis 1991. Les apprentis sorciers qui en sont les protagonistes se réclamaient pourtant de l’Etat, cet « être énorme, terrible, débile, cyclope, d’une puissance et d’une maladresse insignes… » Paul Valéry.

Le portrait non reluisant que voilà caractérise maints Etats dont les roitelets du moment se moquent éperdument des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales : liberté d’expression, liberté d’association, liberté de culte, notamment.

La Religion—corps du culte et des dogmes, derrière ses pendants habituels (sectes, confréries) — est convoquée par certains individus mal intentionnés pour justifier leur forfait. Seulement, partout où elle est librement consentie, pratiquée et intérieurement vécue, la religion devient l’élan de l’âme et constitue la seule force qui puisse relier les espèces sociales, leur donner une forme durable, une fraternité indéfectible, un esprit de corps inébranlable.

Là, également, c’est l’Etat-cyclope ou l’Etat-disciple qui, par ses déclarations tantôt dithyrambiques, tantôt séditieuses et, en tout cas, intempestives, crée des suspicions là où elles n’ont jamais existé, là où elles n’auraient jamais dû se produire et y provoque un brasier dont l’extinction requiert des moyens herculéens et des décennies d’âpres conciliabules.

Pourtant, l’obligation d’équidistance vis-à-vis des coteries exige de tout Etat qui se veut sincèrement laïque, populaire et démocratique, le calme, mieux, la circonspection, premiers jalons de sa neutralité républicaine positive.

Il est évident que l’Etat qui, pour une raison ou pour une autre, rompt unilatéralement le modus-vivendi séculaire, la paix et la sécurité dont jouissaient de paisibles citoyens, « ne vit que par une foule de petits hommes qui en font mouvoir gauchement les mains et les pieds inertes ». Paul Valéry.

Un Etat archaïque de ce type, prisonnier de ses penchants partiaux périlleux, justifierait l’approche franchement étriquée et singulièrement blasphématoire que Karl Marx développait sur la religion : « …le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur…l’esprit d’une époque sans esprit… l’opium du peuple ».

Le Nigeria, le Soudan et, dans une moindre mesure, la Côte d’Ivoire, livrent à la face du monde des exemples de pays où des relents identitaires évidemment anachroniques fondés sur la religion ou l’ethnie, ou sur les deux à la fois, polluent l’atmosphère naguère sereine.

Par ce fait même, les forces centrifuges tapies dans l’ombre décuplent leur ardeur avec la bénédiction de ces Etats qui, en dépit de leur discours conciliant du dehors, si on n’y prend garde, marchent tout droit vers leur autodestruction préjudiciable à tout le continent (cas du Tchad, du Burundi, du Rwanda, de la R. D. Congo.)

Grâce à Dieu, le Sénégal est jusqu’ici épargné par les convulsions intestines précitées. Toutefois, il doit se garder de toute autosatisfaction puérile. Plutôt, il doit s’engager à renforcer sa cohésion sociale, sa convivialité (terânga) légendaire.

Parcelle d’un continent fortement secoué, le Sénégal se trouve ipso facto dans l’œil du cyclone ; aussi doit-il savoir décrypter à temps les vociférations inaudibles et le silence assourdissant de l’écrasante majorité des sans voix. Le débat sur la prééminence de la langue wolof que les journaux ont soulevé ces temps derniers n’a laissé personne indifférent ; même si, par ailleurs, la clarification apportée par les services compétents de l’Etat nous rassure à plus d’un titre. De manière intelligente, notre pays a fait l’économie d’une crise identitaire inopportune. Seulement, il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin ; il convient de se démarquer de tous les foyers potentiels de tension. A cet effet, nous recommandons :

  • l’indépendance absolue de l’Etat à l’égard des ethnies, des confessions (toutes les religions) et des confréries ;
  • à l’occasion des cérémonies religieuses, que l’Etat se fasse représenter par des délégations identiques : nombre et rang des officiels ;
  • comme pour le commun des mortels, les autorités politiques et administratives, quel que soit leur rang, sont libres de rendre visite à leurs guides spirituels, mais à titre strictement privé, donc sans tambours ni trompettes :
  • l’ouverture des medias d’Etat à toutes les langues nationales reconnues ;
  • l’accord d’un timing similaire à toutes les confessions et confréries pour la couverture radio-télévisuelle des cérémonies nationales : Mawloud chez tous les califes, Magal de Touba, fêtes chrétiennes et animistes :
  • la censure, tant à la radio qu’à la télévision, de tout propos désobligeant (piques contre tiers), de toute information susceptible de porter atteinte à l’unité nationale si précieuse, mais si fragile :
  • l’application de la Constitution dans toute sa rigueur.

Notre salut dépend en grande partie du respect scrupuleux, et par l’Etat qui en est l’auteur et le garant, et par le peuple qui en est le principal bénéficiaire, de notre Loi fondamentale, notre miroir national, reflet fidèle de notre commun vouloir de vie commune.

Pour terminer, nous invitons tous les Africains à méditer ces paroles encore très actuelles tenues par Blaise DIÂGNE, le 06 juillet 1933 dans l’hémicycle du Palais Bourbon :
« L’heure est passée d’opposer les doctrines les unes aux autres. Ce sont les circonstances qui nous mènent et lorsque nous avons la chance de pouvoir les précéder, hâtons-nous» !

Gouverner, n’est-ce pas prévoir ?

Article paru dans Sud Quotidien du Jeudi 05 juillet 2001 et dans Walf du Lundi 09 juillet/2001