Notes de lecture: Saldé-Tébégoutt, la mémoire réhabilitée d’un carrefour du Fouta

Lorsqu’une bande de terre de 190 kilomètres de long sur 7 à 9 kilomètres de large, encaissée entre le fleuve Sénégal au nord et le marigot de Doué au sud, brille aux confluences des peuples, elle le doit à sa renommée bâtie sur des cultures et des traditions fortes. Son passé éclaire son présent et l’abnégation de ses habitants, dans leurs trajectoires individuelles et collectives, se traduit en une boussole pour le futur.

Par Habib Demba FALL, paru dans Le Soleil N° 13500 du jeudi 28 mai 2015, page 25 (ISSN: 0850/0704)

Dans ce ciel de destinées magnifiques, il y a une étoile qui accompagne le voyage initiatique au Pays des Dialloubé (premiers habitants de la province, descendants de Sawabi Diâdié Diallo), que propose l’auteur du livre, Harouna Amadou Ly : Cheikh Hamidou Kane. La biographie de l’auteur de « L’aventure ambiguë », d’abord destiné à être cadi, est une des dernières pièces de ce livre qui allie mythe et réalité. Ce texte est un miroir, en mots et en images, sur le quotidien des habitants de Saldé-Tébégoutt. La Grande Royale y est parée de son boubou d’authenticité : Binta Racine Kâne (1885-1974). Si la fiction de Cheikh Hamidou Kane est si réelle, elle doit sa vérité à son articulation au vécu. Et cela, malgré le décalage entre l’implantation de l’unique classe de la première école de Saldé (1894) et l’âge (9 ans), à l’époque, de Binta Racine Kâne. Le timing refuse à la demoiselle d’alors le rôle tenu dans le texte par l’illustre dame, surtout dans le rapport aux études : « L’école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu’aujourd’hui nous aimons et conservons avec soin, à juste titre. » Dans l’implantation de cet « ordre nouveau », la page blanche et la craie ont autant l’« efficacité d’arme combattante » du canon que le « rayonnement » de l’aimant ».

« L’école nouvelle » ne sonne pas l’extinction des foyers religieux dont l’une des lumières se nomme Thiêrno Moctâr qui, dans la rigueur du maître pointilleux sur la prononciation au moment de mémoriser le Coran, rappelle le Thierno de Samba Diallo. Cette bande de terre a également produit des ressortissants aptes à porter le plaidoyer dans une prise en charge désintéressée de la citoyenneté locale. Parmi eux, il y a El Hâdj Amadou Moctar Ly, secrétaire général de l’Union progressiste sénégalais (Ups). Cet homme a saisi, avec succès, le président Léopold Sédar Senghor sur la question des équipements collectifs en 1970. Cette bande de terre de l’Île à Morfil a, au fil des siècles, laissé fleurir une culture très forte en dépit des convoitises successives des arabo-berbères et des explorateurs européens. Cirê Abbâs Sow rapporte, dans ses « Chroniques du Fouta sénégalais », que le premier souverain connu, Diâ Oukka alias Diâ Ogo, est venu d’Oukka (Syrie), pour transiter par le Tagout et Tôr avant de s’installer sur les rives du Sénégal. Le « Tôro » est d’ailleurs une déformation du nom arabe du Sinaï. Cette terre est, en elle-même, poésie. Elle est célébrée, dans des accents très magnifiques, par le chanteur de Pékâne, Guellây Âli Fall (1898-1971) : « le nombril du fleuve ».

Terreau de civilisation Islamique

L’éclat de ce bijou de la nature est confirmé par Delafosse. D’ailleurs, Saldé est la déformation, par les colons, de « Salndou » ou « angle formé par les deux branches d’un arbre » en référence à la confluence des marigots de Doué et de Thiâmala. Le rôle de carrefour est confirmé par les peuplements successifs du site de Tébégoutt, appellation traditionnelle de Saldé. Il s’agit de l’altération de « Tayba-Gouye ou le village des baobabs, ancienne bourgade sérère. Il y a également une tonalité arabe et hispanique. « Morfil » ou « Marfil » est une mauvaise transcription en espagnol de l’arabe « azm » qui signifie « défense » et « al fil » qui veut dire « éléphant ».

Ce village de 2.003 âmes (cheflieu de l’arrondissement le plus à l’est du département de Podor et qui polarise 65 autres villages), est devenu l’épicentre du Pays des Dialloubé grâce à son rayonnement culturel, intellectuel, politique et économique. Le marabout-chroniqueur Thiêrno Hadrâmé alias Mâmoûdou Diâ (1926-2001) relève, dans le peuplement, des ramifications menant à Askia Mohamed. La part de légende donne à Hâza Dam alias Diamly une ascendance arabe. Ahmadou Hammet Fadallah, chef originaire d’Arabie Saoudite, s’est établi à Ndiawâr, terre des Sêlobé » (du patronyme Thiello, au nord du Sénégal. Mort depuis longtemps, son frère, venu à sa recherche, crie à la vue d’un jeune métis : « Hâzali ! Hâza dam’ou » (C’est lui ! C’est mon sang ! C’est ma race !) Les Poulars déforment l’arabe en appelant l’enfant « Diamly », qui deviendra plus tard un travailleur acharné de la terre et ancêtre des Lydoubé Diam. Aînée de ses 43 enfants, Fâtimata est donnée en mariage au village de Hâlwar. Son fils Samba Makam Thiâm est l’ancêtre maternel d’Adama Aysé Tâl, mère de Saïkou Oumar Foûtiyou Tâl. Saldé est donc un berceau de la civilisation islamique, un foyer de sa diffusion. Il est également une terre de brassages, ancrée dans sa culture et ouverte aux souffles enrichissants du monde.

Sur cette zone de croisements pour les cours d’eaux, se rencontrent aussi les branches d’un humanisme ancien et ouvert sur le futur. Cette terre est la scène de mutations politiques gravées dans le grand livre de l’humanité. Entre 1770 et 1776, Souleymâne Racine Samba Boukâr Ibrâhîma Gnokor Moûssa dit Thierno Souleymâne Bâl de Bodé Law vainc le dernier roi (Satigui) Déniyanké et met sur pied une théocratie élective antérieure à l’indépendance des Etats-Unis (1776), au vote de la constitution de ce même pays (1792) et à la Révolution française du 14 juillet 1789. L’Almâmiyat (de « Imam » ou guide) est instaurée. L’Almâmy est un chef religieux et politique élu et tenu au respect de principe de probité morale, de sagesse et de persévérance. Le dernier voeu de Thierno Souleymâne Bâl, formulé avant sa mort, est d’une actualité remarquable : « Si je meurs, prenez comme chef un imam savant, scrupuleux et honnête, qui n’aime pas le pouvoir. Après l’avoir élu, si vous le voyez s’enrichir outre mesure, destituez-le, enlevez-lui ses biens mal acquis.

Passage vers l’arrière-pays

S’il refuse sa révocation, combattez-le et chassez-le, afin qu’il ne laisse point à ses descendants un trône héréditaire. Elisez, pour le remplacer, un autre imâm, homme de science et d’action de n’importe quelle origine sociale. Ne laissez pas le trône comme monopole d’une même tribu, car si vous le faites, il se transformera en bien héréditaire. » La gouvernance institutionnelle, politique et économique, en quelques mots ! L’auteur y va de son accent jubilatoire, pour célébrer la mémoire du Foûta debout : « N’est-ce pas cela la démocratie ? » Ce bout de terre favorisé par la nature et sa position géographique joue un rôle économique important sous la colonisation. Saldé est une porte pour le Foûta central après le choix porté sur lui par Louis Alexandre Flize (1828-1871). Cette option de faire du fleuve une voie vers l’arrière-pays est renforcée par le Général Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal (1818-1885, puis 1863-1865). Les produits du cru (gomme arabique et produits de la cueillette) s’échangent contre les produits de l’industrie française. Ce terroir, qui abrite un quai, assiste au déclin du commerce de peaux, d’indigo et de gomme arabique à la fin de la première décennie du XXe siècle, au moment où l’industrie française trouve des produits de substitution. Ce texte recompose les éléments constitutifs du prestige d’un village dont le faible poids démographique n’entache en rien le rayonnement intellectuel, social, politique et économique. Dans le style, ce document épouse les contours du conte dans la lignée des récits du merveilleux sans se détacher du souci de précision sur les dates, les lieux et les protagonistes des grandes mutations.

En effet, l’auteur fait preuve d’une connaissance pointue du site, de sa topographie, son peuplement, son capital humain à travers les patronymes et les hauts faits, son legs politique et son modèle économique. L’histoire y dresse un faisceau de lumières qui éclaire le présent, sur les chemins du futur. Le livre de l’historien Harouna Amadou Ly, président de l’Association pour le développement de Saldé (ADS), est une réhabilitation de la mémoire. Saldé, grâce à son rayonnement, est le monde sur une bande de terre !


Par Habib Demba FALL, paru dans Le Soleil N° 13500 du jeudi 28 mai 2015, p25 (ISSN: 0850/0704)

3 réflexions au sujet de « Notes de lecture: Saldé-Tébégoutt, la mémoire réhabilitée d’un carrefour du Fouta »

  1. Contente de lire dans votre site l’histoire de salde tebegout, merci pour votre travail et longue vie a salde et son peuple.

  2. je m’appelle SAIDOU NOUROU OUSMANE BOCAR ELIMANE SIRE LY je loge Nouakchott j’ai lu l’histoire glorieuse e de Saldé-Tébégoutt je suis fière de mon origine Saldé-Tébégoutt que DIEU béni les habitants de saldé-Tébégoutt ainsi qu’a tous les musulmans

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