Les Intellectuels sénégalais face à la Politique

Le Sénégal s’imposait comme le pays de la palabre futile, de la voltige idéologique et de la volte-face politique, mais subitement il s’est métamorphosé en un repère de grands consultants, d’islamologues émérites, de politologues hors-pair… et j’en passe ! Ici, l’usurpation de titre est la chose la mieux partagée. Elle aiguise les prétentions, gonfle les illusions et galvanise le bas peuple. Mais, de tous les titres, le plus usité est celui de « Cadre » emphatiquement prononcé « câdar » qui, dans son acception locale, signifie «Intellectuel».

Les intellectuels ont toujours caressé le secret espoir de domestiquer les formations politiques. Dès la création des partis, ils se bousculent aux portillons des instances dirigeantes ou, tout au moins, créent des structures « parallèles » dans le but inavoué de faire triompher leurs intérêts contre vents et marées. Toutes les formations politiques disposent de leurs structures d’intellectuels appelées cellules ou comités des « cadres ».

Pourtant, dans ce domaine précis, il est établi que le cadre (intellectuel) a le geste engourdi quoique son verbe soit haut. Valéry n’a jamais été tendre avec ces « doctes » dont le métier, à son avis, « est de remuer toutes choses sous leurs signes, noms ou symboles, sans contrepoids des actes réels. Il en résulte que leurs propos sont étonnants, leur politique dangereuse, leurs plaisirs superficiels. Ce sont des excitants sociaux avec les avantages et les périls des excitants en général. » Rhumbs, page 125.

Pour certains observateurs dignes de foi, les élections législatives du 29 avril 2001 dernier ont mis à nu toutes les limites stratégiques, toute la carence tactique des soi-disant intellectuels qui, en aucun moment, n’ont pu sauver leurs « leaders » empêtrés dans les dédales de la contre-vérité, de la polémique stérile et du discours insipide. Au cours de la campagne électorale, l’absence d’une thématique appropriée a sonné le glas de la plupart des partis dont l’image de marque du chef s’est écroulée comme un château de cartes.

Où étaient donc ces prétendus cadres quand leurs leaders se dédisaient publiquement devant des millions de Sénégalais médusés ? Le profil bas qu’ils ont ainsi affiché n’a fait qu’ajouter au sentiment général : les intellectuels ne roulent que pour leurs propres intérêts.

Incapables de faire valoir leurs idées à la base à cause de leur indolence manifeste et de leur orgueil notoire, ils s’ingénient à exploiter l’angoisse d’une certaine catégorie de militants. Comme des devins, ils se muent en marchands d’espoirs pour mieux ensorceler la masse car, dans leur for intérieur, ils sont convaincus que la politique est le plus court chemin pour accéder aux privilèges.

La fin, justifie-elle les moyens ? Leur avidité envers les biens matériels et leur adversité à l’égard de leurs propres camarades de parti les isolent et les éloignent des instances de base pourtant seules habilitées à concrétiser des ambitions politiques. Dans un continent où presque tous les horizons sont obstrués, les honneurs et les avantages attachés à une fonction sont brigués plus que les charges que celle-là comporte.

Napoléon 1er, empereur des Français de 1804 à 1815, l’avait déjà perçu, qui disait : « La France fourmille d’hommes pratiques très capables ; le tout est de les trouver et leur donner le moyen de parvenir. Tel est à la charrue qui devrait être au Conseil d’Etat ; tel est ministre qui devrait être à la charrue » !

En Afrique, les médias ne cessent de dénoncer l’échec cuisant et le limogeage de « cadres intellectuels de haut niveau » victimes de leur cupidité et de l’inadéquation entre la sinécure qu’ils veulent tirer du maroquin qu’ils occupent et les valeurs sacerdotales que cette charge exige. C’est dire que, comme l’écrit De Bonald, dans la course aux emplois, « les présomptueux se présentent, les hommes d’un vrai mérite aiment à être requis. »

Pour certaines « éminences grises », c’est l’acquisition, le gain de nouveaux biens, qui se trouve au premier plan, particulièrement dans un parti où le grand manitou est crédité d’une richesse fabuleuse. C’est compter sans l’omnipotence agaçante des dinosaures, compagnons du moment du maître des lieux et grands accapareurs de prébendes.

Voilà pourquoi on ruse avec les Etats-majors, on tente de narguer les impertinents, on combat tous ceux dont le seul crime est d’avoir compris et éventé les divers stratagèmes.

Un autre constat est que les « cadres » sont rarement investis par les militants de base qui les comparent souvent à l’Albatros de Baudelaire à cause de leur gaucherie dans les initiatives et de leur veulerie dans la praxis quotidienne. La base fait chorus avec les « leaders » qu’elle côtoie, ceux qui partagent ses soucis et contribuent tant bien que mal à sa survie ; alors que la conscience collective perçoit l’intellectuel comme une personne frileuse, instable et calculatrice. Ses gesticulations pour une bonne position dans la hiérarchie de son parti en disent long sur ses carences tactiques et stratégiques.

On est donc très loin de l’image que Mao Zédong se faisait de cette avant-garde à même d’«élaborer un plan, prendre une décision, lancer un ordre, donner une directive, etc. »

De nos jours, dans quel parti trouve-t-on un tel cadre ? Quand bien même existerait-il que les mandarins le neutraliseraient sans délai ! C’est ainsi que nos intellectuels transhument d’un pacage à un autre à la recherche d’une hypothétique pâture qu’ils veulent plus fraîche et fort abondante. Tout cela se fait par le truchement de points de presse amplifiés à l’envi, comme pour dire à l’autre, « désormais, je suis libre de tout lien ». L’adage est têtu: l’individualisme infécond tarit la source des vertus publiques.

Face à l’appétit insatiable d’intellectuels opportunistes, à la léthargie des partis dont la plupart sont en décrépitude avancée et à la grandiloquence d’un Etat-Providence seul pourvoyeur de subsides tant sollicités, il convient de méditer cette citation de Francis Baud : « La bonne administration, comme d’ailleurs toute entreprise humaine, exige que l’intelligence, la compétence, la moralité de chacun soient proportionnelles à l’importance de la fonction sociale ; ce sont les plus sensés, les plus vertueux, les plus compétents qui devraient être choisis » à la place d’hommes et femmes liges devenus de véritables chasseurs de présents.

Sinon, dans un continent où l’appareil directionnel de certains pays est contrôlé par des hommes aussi incompétents que corrompus, c’est toute l’architecture étatique qui risque de choir et, avec elle, la vie d’honnêtes citoyens dont le seul souci est d’être bien gouvernés par les hommes qu’il faut ; de nos jours, une espèce de plus en plus rare sur le marché de la Compétence et de l’Ethique.

Harouna Amadou LY

Contribution parue dans Walf N° 2808 du 25 / 07/ 2001, page 09