Lettre à Takussan : Pour un SUDES fort?

Convoqué pour les 27, 28 et 29 décembre 1983, le congrès du Syndicat Unique et Démocratique des Enseignants du Sénégal (SUDES) vient d’être ajourné sine die et ce, au grand désespoir des militants de base qui s’attendaient pourtant à la fin de la léthargie que connaît le syndicat depuis les Etats Généraux de l’Education et de la Formation tenus à Dakar du 28 au 31 janvier 1981. Cette léthargie voulue et entretenue par un groupuscule plus enclin à faire passer ses intérêts bassement partisans qu’à faire aboutir les revendications morales et matérielles des enseignants, inéluctablement, va jeter les bases de la dislocation de notre instrument de lutte et, par voie de conséquence, annihiler les efforts louables que déploient certains démocrates sincères pour sauver le SUDES en danger de mort.

 De quoi s’agit-il?

Personne n’ose, au risque d’être traîné dans la boue par l’une des parties en cause, répondre avec exactitude à cette brûlante question .Ce dont on est sûr c’est que, au lendemain de sa naissance, le SUDES se trouve confronté avec des difficultés découlant d’antagonismes d’ordre politique. Certaines formations qui y sont représentées attisent le feu à qui mieux mieux. Les partis dont la discipline laisse le plus à désirer sont sans aucun doute la LD/MPT et le PIT. Ces deux fractions de la grande famille marxiste transposent au plan syndical leurs contradictions, voire la haine viscérale qu’elles se vouent mutuellement.

Bien que disposant chacun de cadres syndicaux pétris de qualités du fait d’une longue expérience dans les organisations de masse, les partis précités entretiennent une animosité indescriptible et se prêtent souvent à un spectacle inqualifiable, l’un par son arrogance, l’autre par son intransigeance. Ainsi, le conseil syndical pré-congrès s’est vu bloqué aussitôt après l’ouverture de ses travaux.

Le recours aux statuts (obscurs à dessein) n’a fait qu’ajouter à la confusion si bien que les militants démocrates (terme que l’on utilise pour désigner les apolitiques) par leur duplicité, se sont comportés comme des marionnettes, de véritables applaudisseurs à gages ; ils n’ont pas réalisé qu’ils contribuaient inconsciemment à la liquidation du syndicat qui, jusqu’ici, a fait la fierté de tous les enseignants africains.

En organisant des séances de nuit au cours desquelles les militants étaient appelés à procéder à l’audition des rapports et à l’élection des délégués à la Commission Administrative et au Congrès, les formations marxistes, rompues à l’insomnie et comptant avec l’usure et la lassitude qui décourageraient plus d’un, savaient, ce faisant, qu’elles se retrouveraient seules, face à face, en éliminant à nouveau (parce que le cas s’est produit en 1981) les apolitiques considérés comme les dindons de la farce.

Les cas les plus frappants sont, sans conteste, ceux des sections de Dakar-Médina, de Saint-Louis et de Ziguinchor. La première nommée, convoquée à 18 heures, a siégé jusqu’à l’aube du fait d’un blocage délibéré de part et d’autre. Les militants apolitiques qui ignoraient le sens de ces coteries partisanes jugèrent plus indiqué d’aller se reposer et, de ce fait, n’eurent pas à user de leur droit de vote.

S’ils étaient restés, nous sommes persuadé que la composition de la délégation à la C.A. aurait pu être mieux étoffée par la réélection de cadres syndicaux comme Mâdiôr DIOUF et Maguett THIÂM à Dakar, Cheikh Déthialaw DIENG à Saint-Louis et par le choix de démocrates sans coloration politique aucune.

Quant à l’assertion selon laquelle il y aurait eu une collusion manifeste entre les susnommés et certaines autorités PS, nous savons tous que cela entre dans le cadre de la campagne d’intoxication dont le seul but est de ternir l’image de marque de notre syndicat.

De même que, du reste, le bruit que certains individus mal intentionnés font courir en affirmant mordicus que le parti du Diallarbi aurait fait voter des enseignants PS (SNEEL – SYPROS) à Saint-Louis. Connaissant l’intransigeance de la LD/MPT, on sait que ces propos diffamatoires, par-delà ceux qu’ils visent, sèment les germes de suspicion en faisant de la délation “gratuite ” le dernier recours des apprentis sorciers qui la cultivent.

Ce serait un truisme que de clamer encore une fois l’ouverture du SUDES à tous les enseignants. Mais quelques politicards en mal de clientèle s’évertuent à se servir de notre syndicat pour se lancer à la conquête d’une assise populaire, laquelle, désabusée, semble à jamais leur tourner le dos.

Tout un chacun se doit de débusquer ces opportunistes de gauche pour confondre le rêve chimérique qu’ils ne cessent de caresser : le SUDES ne saurait être la chasse-gardée d’aucun parti, ni d’aucun tribun ; le subjuguer, l’écarterait du terrain syndical stricto sensu en lui assignant un projet politique qui, par son impopularité, émousserait l’ardeur des militants démocrates qui l’abandonneraient par dégoût ou par principe.
Que faire donc pour contourner les écueils qui semblent insurmontables ? Le SUDES, osons le répéter, n’est ni un parti politique, ni un front uni. Dès lors, les délégués aux différentes instances ne doivent pas être élus en fonction de leur appartenance politique, mais eu égard à leur loyauté, à leur disponibilité constante et au respect scrupuleux qu’ils vouent aux textes qui nous régissent.

Evidemment, les manœuvres de coulisse auxquelles nous assistons aujourd’hui ont des précédents : le congrès de 1979 avec « l’Affaire de la Havane » et celui de 1981, théâtre d’une alliance contre-nature entre des marxistes bon teint (PIT) et ceux qu’ils prenaient quelques semaines seulement plus tôt pour des adversaires de classe (RND). Les rivalités de préséance et d’amour-propre sont la toile de fond de toutes les tractations auxquelles nous habituent les frères ennemis.

Pour débloquer la situation, nous estimons, après qu’on aura invalidé tous les résultats des élections, faire retourner les militants à la base pour élire, en toute démocratie (et de jour) les délégués et les bureaux de section. Nous avons dit « de jour » pour éviter les séances de nuit, moment d’agissements suspects de dirigeants de partis qui, à la faveur de la lassitude dont nous avons fait cas, vont jusqu’à propulser à l’avant-garde de leur guerre fratricide des énergumènes, jusqu’ici anonymes, et dont les seuls titres de noblesse sont le verbalisme gauchisant et le suivisme avilissant.

Les Assemblées Générales (AG) de section doivent être convoquées le samedi à 15 heures précises, soit pour étudier les rapports du Bureau Exécutif National (B.E.N.) ou de la section, soit pour élire les différents délégués, mais plus jamais les deux à la fois.

Ces précautions permettraient aux militants qui le désirent d’assister et de participer effectivement aux différentes assises. Au préalable, on aura rouvert la vente des cartes de membre à toutes les Unités Syndicales de Base (U.S.B.) qui en feraient la demande en évitant, par souci de transparence et d’équité, leur distribution parcimonieuse et l’esprit de clocher ; alors toute difficulté subséquente pourrait être résolue par une interprétation intelligente de nos statuts et une relecture minutieuse de notre Règlement intérieur.

Tous ces garde-fous pris, le congrès ordinaire pourrait se tenir au cours de la Quinzaine de la Jeunesse et de la Culture qui s’étend du 24 mars au 9 avril 1984.

Telle est la contribution d’un « sans-parti » dont le seul souci est de voir un SUDES fort, un SUDES réconcilié avec la tradition de lutte héritée du Syndicat des Enseignants du Sénégal (S.E.S.) et du Syndicat Unique de l’Enseignement Laïque (S.U.E.L.); ce SUDES qui a fait la fierté de tous les enseignants lors du meeting national du 2 décembre 1979, de la grève du 13 mai 1980, des différentes campagnes d’affichage et de dialogue avec les passants, mais qui ne s’est pas relevé, de ce que l’opinion publique a appelé la « grève des notes », faux pas qui lui a coûté cher. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Harouna Amadou LY, CEG de Soumbédioune
Lettre à Takussan N° 76
Mercredi 18 janvier 1984