Lettre au Président Macky Sall: Crise scolaire et état du Fouta

Monsieur le Président de la République,

Avant de vous exposer l’objet de la présente lettre, je crois utile de vous dévoiler  mon parcours, ce qui justifierait ou à tout le moins expliquerait mon intervention.
Après dix ans dans les classes, je fus admis au concours d’entrée à l’école normale supérieure  de Saint-Cloud en France pour faire la formation des inspecteurs de l’enseignement.

A l’issue de cette formation, je fus tour à tour affecté comme chef de circonscription scolaire d’abord à Kolda puis à Kaolack pour me retrouver ensuite à l’école normale William Ponty de Thiès que je dirigeai pendant dix ans.

A l’occasion du conseil des ministres tenu le mardi 17 Mai 1983, je fus nommé Directeur de l’enseignement élémentaire, fonction que j’ai assumée pendant dix ans avant de prendre la retraite. Au cours des trois dernières années de mon séjour au Ministère de l’Education nationale, je fus nommé cumulativement avec ma fonction ci-dessus évoquée, Directeur de l’éducation préscolaire à la suite  d’une restructuration des services de l’Etat. Je devins ainsi Directeur de l’éducation préscolaire et de l’enseignement élémentaire.

Dans la dernière année on me confia  également la direction du bureau des projets d’éducation (BPE). Je fus ainsi chargé de superviser l’élaboration, la mise en forme et la mise en œuvre du projet éducation EDUCATION dit PROJET DE DEVELOPPEMENT DES RESSOURCES HUMAINES (PDRH) financé par la Banque mondiale avec la participation de la coopération française, du Canada, de l’Allemagne du Japon et de la banque africaine de développement.

Tel est, très rapidement résumé, mon itinéraire professionnel.

Sur un autre plan, né en plein cœur  du Fouta à l’époque du colonialisme triomphant, hautain et raciste, quand sévissait le régime de l’indigénat, du travail forcé et du service militaire obligatoire, j’ai pu avoir la chance de suivre l’évolution du Sénégal depuis cette époque déjà lointaine et somme toute singulière jusqu’à nos jours et de comprendre ainsi beaucoup de choses qu’il serait long d’exposer ici.

Après la retraite et  avec la distanciation et la sérénité que peut conférer  cette position, j’entrepris de saisir de temps en temps certaines autorités  dont la plus haute pour attirer leur attention sur ce qui me semblait aller dans le sens des intérêts  du pays.

Sur cette lancée j’ai écrit à plusieurs reprises aux différents ministres du secteur de l’éducation et au Chef de l’Etat lui-même pour leur souligner les graves maux dont souffre notre système éducatif  et leur proposer des directions dans lesquelles on pourrait s’engager pour leur trouver des solutions.

J’ai envoyé à ce sujet à deux reprises des dossiers au Président de la République mais n’ayant eu aucun écho sinon quelques réponses évasives de deux ministres et du Président Abdou Diouf, j’ai pris la résolution de ne plus intervenir  de quelque manière que ce soit sinon pour aller voter à chaque échéance électorale. C’est cette attitude que j’observe depuis quelque six ans. Elle aurait été constante sans ce qui s’est passé le 25 Mars dernier.

A quelques jours donc des élections, j’ai eu comme une sorte de pressentiment qui  détermina mon vote.

Après les élections, quand les résultats  établirent que ce fut un certain Macky Sall que le peuple souverain choisit, les raisons personnelles que j’avais  de le soutenir, n’en furent que renforcées. Mais je n’insiste pas sur ce point. Ce que j’ai surtout retenu, c’est que ce scrutin a révélé deux choses capitales. D’une part, avec votre élection, le Sénégal passe entre les mains d’une nouvelle génération, celle de la période post coloniale, celle qui est venue juste au moment où l’aube des indépendances commençait à illuminer le ciel de l’Afrique. Historiquement donc,  une ère se ferme, une autre s’ouvre. C’est le Sénégal lui-même qui aspire à une sorte de « re-naissance ».

D’autre part, la répartition des résultats région par région et département par département montre clairement à qui connaît la géographie physique et humaine et les réalités sociologiques du pays, ce que le peuple a voulu dire en votant comme il l’a fait. C’est sans  aucune intention de vous flatter, Monsieur le Président – ce n’est pas mon tempérament et  de toute façon j’ai dépassé ce stade- c’est en toute franchise et face à l’Eternel  devant qui je comparaîtrai un jour, que j’affirme que vous êtes le président Sénégalais le mieux élu depuis 1960.

Quand on étale devant soi le tableau des résultats, on croit presque entendre la voix du peuple qui, dans une sorte de clameur unanime, vous crie littéralement son espoir. Il place ainsi son destin entre vos «  mains périssables » pour reprendre l’expression d’un célèbre écrivain. Vous êtes donc  face à un défi redoutable. Puisse Allah vous aider à le relever.

C’est pour toutes ces raisons que j’ai décidé de sortir de mon mutisme pour vous exposer certains problèmes entre autres peut-être aussi importants et urgents les uns que les autres avec cette particularité qu’ils vont s’aggravant d’année en année, n’ayant jamais reçu de solution satisfaisante. Il ne saurait d’ailleurs en être autrement puisque le pays est mal gouverné depuis 1960.

D’abord l’indépendance a été acquise dans des conditions confuses, chaotiques et même franchement calamiteuses. En outre le régime en place n’a pu ou voulu effectuer les redressements nécessaires et entamer hardiment les réformes qu’il  fallait. On peut certes retenir à sa décharge des circonstances  atténuantes car la période qui s’étendait de 1957 à 1980, presque un quart de siècle a été très dure tant du point de vue politique qu’économique, au quadruple plan national, sous-régional, régional et mondial. Mais il n’en reste pas moins que le régime en question  assume une lourde responsabilité dans la situation que le pays vit depuis 1960 et qui fait que depuis lors on tourne en rond.

Dans aucun domaine on n’a procédé  aux ruptures nécessaires et défini une politique vraiment nationale avec des objectifs précis et des moyens adéquats. Non seulement on n’a pas judicieusement utilisé les ressources  économiques, financières et humaines dont disposait le pays mais on a presque tout bradé et gaspillé et démobilisé les citoyens en anesthésiant leur conscience.

Le résultat c’est qu’à part quelques réalisations dont on ne peut nier  ni l’importance ni le succès, il n’ya pas que je sache, une seule politique sectorielle qui ait réussi.
Parmi ces nombreux problèmes auxquels vous devez faire face aujourd’hui, j’ai choisi de vous exposer deux compte tenu des conséquences qu’ils peuvent engendrer. Il s’agit de l’éducation et de la situation au Fouta.

D’abord l’éducation

Le courage et la lucidité commandent de reconnaitre Monsieur le Président, que le secteur de l’éducation, tous niveaux confondus, va mal. Il ne sert à rien de le nier. Il ne sert à rien d’aller clamer sous tous les toits qu’on a consacré 41% du budget à l’éducation, qu’on a construit tant d’établissements scolaires et universitaires, des cases des tout petits présentées comme la grande innovation du siècle, qu’on a donné des bourses et des aides à tous les étudiants , qu’on a augmenté les salaires des enseignants, etc.
Ces prétendues performances  sont non seulement discutables, mais elles ont en outre l’inconvénient de présenter de graves effets pervers sans compter qu’elles passent à côté du vrai problème ou plus exactement des vrais problèmes. La réalité c’est que les problèmes de l’éducation sont multiples, structurels et datent de l’origine même de l’école au Sénégal. Comme leur examen exhaustif serait très long, je me contenterai  ici d’en faire un bref survol qui pourra cependant, je l’espère, donner une idée de l’étendue et de la profondeur de la crise de ce système.

On pourrait en effet remonter à l’année 1816 mais je m’en tiens à la période de l’entrée en vigueur de la loi-cadre en 1956-1957. C’est dés ce moment là que les voyants rouges commencèrent à s’allumer. Ainsi le 11 avril 1956, une violente révolte éclatait à l’école normale William Ponty à Sébikotane avec plusieurs douloureuses conséquences  administratives entre autres. Quelques mois après, précisément en juin, les élèves-maîtresses de l’école normale des jeunes filles de Rufisque  en année de formation professionnelle, c’est-à-dire en dernière année, s’en prirent violemment à leur directrice. L’arrivée du vice- recteur  dépêché sur les lieux pour régler la situation ayant  aggravé la tension, le recteur prie un arrêté pour exclure définitivement ces élèves avec comme corollaire l’impossibilité de leur recrutement dans la fonction publique. Il y eut un grand émoi dans tout le pays. Ce fut avec beaucoup de peine et grâce à l’intervention du député Léopold Sédar Senghor qui venait d’arriver au Sénégal  à l’occasion des vacances parlementaires que cet arrêté fut abrogé.

Moins d’un an après ces événements, en 1957, une nouvelle grève éclata à l’école normale William Ponty qui fut cette fois fermée.

Ce fut ensuite au tour du lycée Faidherbe d’être secoué par une grève qui fut réprimée avec une telle brutalité que toute la population de Saint-Louis et notamment les habitants de Guet-Ndar  montèrent au créneau et qu’un malheureux concours de circonstances faillit engendrer une véritable tragédie.

En 1959, ce fut la grève générale des travailleurs qui affecta gravement le secteur de l’éducation .Puis arriva l’indépendance en 1960 avec toutes les conséquences politiques  et sociales qui en découlèrent. Mais le pouvoir conserva presque intégralement  tout l’héritage du régime coloniale  dont précisément le système éducatif. Ce système était issu des réformes  de 1946 qui en ont fait une copie conforme du modèle français : même organisation, même structure, même série, mêmes programmes, mêmes horaires, mêmes examens et concours, mêmes diplômes, le tout contrôlé annuellement  par des inspecteurs généraux de l’instruction publique venant de France.

Ce fut ce systéme que les dirigeants africains et notamment  sénégalais avait décidé de conserver et d’étendre au lieu de définir une nouvelle politique éducative dans le cadre global d’une politique devant mettre la nation sur le chemin du progrès scientifique et technique dans le respect de ses spécificités historiques, géographiques, religieuses et socio-culturelles.

C’est ainsi qu’à la conférence  d’Addis-Abeba tenue en 1960, les dirigeants africains prirent l’engagement d’atteindre la scolarisation universelle en 1980 ! on s’est donc lancé dans une entreprise d’ouverture d’écoles partout, en construisant des classes certes mais surtout en dressant des abris provisoires par centaines, voire par milliers, ce qui crée évidemment un grand besoin de maîtres d’autant qu’au même moment les maîtres les plus anciens dans le métier, les plus qualifiés désertaient les classes et les localités de l’intérieur  pour aller à la capitale et dans les grands centres urbains pour y servir. Certains comme membres du gouvernement, des assemblées, comme directeurs ou chefs de services, membres des cabinets ministériels , secrétaires ou surveillants dans les lycées, collèges ou inspections, responsables des partis politiques ou des organisations syndicales, etc. On se mit donc à recruter des maîtres presque n’importe comment. Après les bacheliers et même les titulaires du brevet tellement recherchés qu’ils étaient devenus introuvables, on eut recours  à ceux que l’on appelait les 8/20 (c’est- à- dire ceux qui avaient échoué au brevet mais avec une moyenne de 8/20 !) et enfin aux moniteurs (ceux qui n’avaient que le CEPE). Pendant ce temps, l’école normale William Ponty était progressivement détournée de sa vocation initiale. Inutile de dire que la formation de ce personnel était faite dans le plus grand désordre.

Ainsi étaient réunis les ingrédients d’une crise multi sectorielle :

  • Crise du personnel
  • Crise des locaux
  • Crise du mobilier et du matériel pédagogique
  • Baisse du niveau des élèves

En ce qui concerne plus précisément le personnel, il convient de signaler que depuis 1954 avec la création du SUEL, les rapports entre les enseignants et le pouvoir, le pouvoir colonial d’abord et le gouvernement sénégalais ensuite, étaient de plus en plus tendus.

Après la mémorable grève de 1959, le gouvernement entreprit de créer des syndicats à sa dévotion. C’est ainsi qu’en 1960, il provoqua une scission au sein du SUEL et monta un syndicat d’enseignants membres de l’UPS. Cette entreprise de domestication du monde du travail continua d’ailleurs et atteignit un point culminant avec la fameuse « participation responsable » importée de la France après les événements  de mai  1968 et totalement  vidée de son sens originel.

Au niveau scolaire et universitaire, le premier élément à noter fut l’inauguration en décembre 1959, sous la supervision d’une délégation de soixante recteurs venus de France, de l’université de Dakar où la contestation s’installa définitivement et devint une donnée structurelle. Dans ce domaine également le gouvernement tenta une contre offensive en suscitant la création d’un mouvement  des étudiants, ce qui évidemment entretint une tension permanente avec de fréquents affrontements. Dans la bataille d’idées qui malheureusement cédait la place aux affrontements physiques, chacun invoquait les « franchises universitaires » qu’il interprétait à sa façon. Dans l’enseignement secondaire également, les troubles  devinrent récurrents, la première grande grève d’après l’indépendance ayant éclaté au lycée Van Vollenhoven (actuel Lamine Guéye) en 1960.

Les tensons, les  manifestations, les grèves, la répression policière, les sanctions administratives marquèrent donc toute cette période jusqu’au séisme de 1968.

Comprenant alors qu’il y avait un véritable problème notamment en ce qui concerne la jeunesse scolaire et universitaire, on lança une réforme de l’enseignement  qui se voulait radicale. C’est ainsi qu’on élabora et promulgua une loi d’orientation de l’éducation nationale- la première du genre au Sénégal (loi n° 71-36 du 3 juin 71) et trois décrets 72- 862, 72-863 et 72-864 du 13 juillet 1972 portant organisation respectivement de l’enseignement élémentaire, de l’enseignement moyen général et de l’enseignement secondaire général. L’enseignement technique fut également réformé. On créa l’enseignement moyen pratique. On procédera  également à des innovations pédagogiques très loin d’être pertinentes pour dire le moins.

Dans la même période, précisément en 1971, de nouveaux troubles éclatèrent à l’université dont certains étudiants furent incorporés dans l’armée avec les conséquences dramatiques que l’on sait. Du côté des enseignants, on arrêta et mis en prison le secrétaire général et certains membres du S.E.S (syndicat des enseignants du Sénégal) pour avoir selon le gouvernement,  incendié le centre culturel français. Pour protester contre leur détention, ces prisonniers observèrent une grève de la faim, ce qui amena le syndicat à son tour à déclencher  une grève de trois jours à laquelle le gouvernement répliqua en relevant tous les directeurs d’écoles grévistes et en prenant  la décision de ne plus attribuer les fonctions de directeurs , de surveillants généraux et même de surveillants simples dans les lycées et les collèges qu’à des enseignants membres  du syndicat d’obédience gouvernementale. Même les réunions dans les écoles n’étaient plus autorisées qu’à ces derniers. Les enseignants contestataires inscrivirent alors dans leur plateforme revendicative comme exigence fondamentale ce qu’ils ont appelé « la gestion démocratique ».

L’année 1973 fut elle aussi marquée par de violents troubles dans presque tous les établissements du Sénégal et fut endeuillée par la mort dans la prison de Gorée de l’étudiant Oumar Blondin Diop. L’effet au niveau international en fut catastrophique pour le régime qui fut fortement ébranlé  et perdit beaucoup de sa crédibilité. Il subit douloureusement un véritable tir groupé de la presse française et surtout du « Monde diplomatique » dont un article déclencha l’ire du président Senghor qui réagit en convoquant une réunion extraordinaire du conseil national de l’U.P.S sous le signe, selon son expression, de « la deuxième guerre de  l’indépendance » et en s’y prenant à l’Europe dans un discours d’une rare violence. Au mois de Mai de la même année 1973, le gouvernement décréta la dissolution du S.E.S.

En Novembre 1975, les cinq écoles normales (William Ponty, école normale des jeunes filles, école normale de Saint-Louis, école normale de Bambey et école normale Demba Diop de Mbour) déclenchèrent une grève illimitée ; elles furent en conséquence fermées pendant deux mois.

En 1977, de nouveaux troubles secouèrent tous les établissements  scolaires du pays et particulièrement ceux de  Dakar alors que le président Ceaucescu était en  visite ici, ce qui entraîna le limogeage du Ministre de l’éducation nationale.

En janvier 1980, nouvelle flambée de violence avec notamment les dramatiques événements du lycée Djignabo de Ziguinchor.

Au mois de Mai suivant, le SUDES (syndicat unique et démocratique des enseignants du Sénégal) qui depuis sa création en 1976 entretenait des relations difficiles avec le gouvernement, déclencha une grève face à laquelle le pouvoir réagit vigoureusement  en infligeant de très lourdes sanctions aux grévistes qui à leur tour ripostèrent en bloquant les examens. Et ce fut l’impasse. On put sortir de la crise grâce à la tenue aux états généraux de l’éducation les 28, 29, 30, et 31 janvier 1981 sur instruction du président Abdou Diouf qui venait de succédait à Senghor. A l’issue de ces  journées  mémorables, une commission dite commission nationale de réforme de l’éducation et de la formation (CNREF) fut mise sur pied et travailla pendant plus de trois ans pour approfondir et mettre en forme les conclusions et recommandations des états généraux.

En Aout 1984, cette commission remit le résultat de son travail, un rapport colossal de neuf volumes au chef de l’Etat qui, à son tour, le donna au ministre de l’éducation nationale pour l’exploiter et examiner les conditions de mise en œuvre éventuelle de ses recommandations, ce que ce dernier entreprit sans tarder.

Le Ministère de l’éducation nationale où j’avais été déjà affecté moi-même en qualité de Directeur de l’enseignement élémentaire, réalisa effectivement tout le travail de mise en œuvre  qu’il fallait avec tous les instruments nécessaires et notamment un schéma expérimental devant aller jusqu’à l’an 2000. Malheureusement, l’expérimentation à peine lancée, fut brusquement arrêtée dans des conditions dont je  pourrai vous parler si un jour il m’est donné de m’entretenir  avec vous.

Après quelque deux années de répit, les grèves et les troubles reprirent de plus belle aussi bien dans les collèges et les lycées que dans les universités, celle de Dakar comme sa cadette de Saint-Louis.

En janvier 1987, des troubles d’une rare violence se produisirent à l’université Cheikh Anta Diop et conséquemment, une intervention très musclée de la police. Les étudiants déclenchèrent alors une grève générale illimitée. D’autres heurts s’en suivirent à d’autres niveaux.

Les mouvements se succédèrent. Il y eut même une année blanche et une année invalide, ce qui, à ma connaissance, ne s’est encore jamais produit dans aucun autre pays du monde.

Le changement de régime qui a eu lieu après le deuxième tour de l’élection présidentielle du 19 Mars 2000 n’a fait malheureusement qu’ajouter à la confusion générale. C’est le cas par exemple du contrôle des établissements car le fait que le Ministre de l’éducation nationale dise qu’on va réintroduire l’éducation morale et civique donne une idée du laisser-aller qui règne dans les écoles puisque ces disciplines figurent toujours dans les programmes. Dans le moyen et le secondaire plus précisément la situation est encore plus préoccupante et depuis longtemps d’ailleurs.

En 1976, on avait tenté de créer un corps des inspecteurs généraux de l’éducation nationale mais il y eut à ce sujet beaucoup de discussions. Comme les critères académiques requis pour la création de ce corps n’étaient pas réunis, le président Senghor préconisa une solution  provisoire mais qui est loin d’être satisfaisante. C’est donc là un des problèmes fondamentaux  qu’il faudra bien régler. J’ajoute que le régime dit de l’alternance s’était contenté de s’approprier le PDEF (programme de développement de l’éducation et de la formation) mais en l’appliquant avec une telle incohérence qu’il en a finalement aggravé les tares originelles.

Voilà Monsieur le Président, un survol très rapide des difficultés auxquelles se  heurte notre système éducatif. Elles sont en fait très nombreuses, très complexes, et surtout structurelles. J’ai rédigé à ce sujet presque une brochure intitulée : « L’école sénégalaise : crise multidimensionnelle et exigence de lucidité et de courage »

Dans ce document dont j’avais envoyé un exemplaire à votre prédécesseur, j’avais proposé la tenue de nouveaux états généraux de l’éducation, ce qu’au demeurant je n’ai cessé de préconiser depuis 1998 dans un mémorandum adressé au premier Ministre.

C’est cette proposition que je renouvelle ici et maintenant, Monsieur le président. Il me semble que fort heureusement votre gouvernement veuille aller dans ce sens en promettant d’organiser prochainement des assises nationales  sur l’éducation.

Que cette concertation sur notre système éducatif  soit baptisée « états généraux » ou « assises nationales » importe peu. L’essentiel est qu’elle ait lieu. Il me semble en fait capital pour notre avenir que, comme ce fut le cas en 1981, la nation, par-delà sa diversité ethnique, linguistique, socio- culturelle, par – delà les choix politiques  et les convictions religieuses des uns et des autres, se penche sur son système éducatif, en décèle tous les maux et esquisse les solutions d’avenir pouvant la propulser dans la voie du progrès. Cet examen devra bien entendu embrasser tout le système car malgré ce qu’on pourrait croire, il ya une relation dialectique entre tous les niveaux, préscolaire, élémentaire,  moyen, secondaire et supérieur. Il me semble également difficile d’organiser ces journées d’ici le mois de Novembre et même de Décembre. Il me parait plus indiqué de s’occuper d’abord de la rentrée en réglant tous les problèmes qu’elle pose, de finir les négociations avec les syndicats pour s’atteler à la préparation de ces assises  sur l’éducation qui pourraient se tenir au mois d’Avril car il faut bien se convaincre qu’elles demandent une préparation très sérieuse comme ce fut le cas en 1981. Et je crois qu’il serait très important que la séance d’ouverture fût présidée solennellement par vous-même.

De toute façon, si le Ministre de l’éducation veut bien prendre contact avec moi, je lui ferai part de l’expérience que j’ai eue de cette question.

Le deuxième  problème dont je suis sûr qu’il ne vous échappe pas mais sur lequel je  voudrais cependant insister est celui du Fouta dans son ensemble et notamment de l’Ile à Morphil.

Il convient d’abord de souligner  que d’une manière générale,  la nécessité s’impose de surveiller de très prés les rapports entre l’administration et le monde rural car pour des raisons découlant de notre héritage colonial, ces rapports sont rarement sereins. Des fonctionnaires bornés, arrogants et irresponsables par des comportements désinvoltes et des actes irréfléchis amènent parfois les populations à se rebeller littéralement contre l’Etat. On en trouve un peu partout dans les services centraux, dans l’administration centrale, dans les démembrements de l’Etat, dans les services régionaux et départementaux, etc.

En guise d’illustration, quand j’étais directeur de l’enseignement élémentaire, j’ai eu à rectifier deux actes graves commis l’un par un membre de l’équipe ministérielle, et l’autre par un inspecteur de l’enseignement. Le premier a failli provoquer un sérieux malentendu entre le Ministre et le Khalif général  d’une de nos confréries, et le deuxième un affrontement sanglant entre les habitants de deux localités de la région de Ziguinchor alors que l’inspecteur en question est lui-même originaire de la Casamance !  Quand  l’affaire a été définitivement réglée, une délégation des villageois est venue jusqu’ici me remercier.

Pour ce qui est plus spécialement du Fouta, force est de reconnaître que c’est la partie la moins développée, la moins lotie, la plus arriérée du pays.

A l’abandon depuis prés d’un siècle et demi, ou pour prendre un repère précis , depuis une certaine année 1880, miné par un impôt qui ressemblait beaucoup plus à une rançon qu’à une cotisation citoyenne à la caisse commune, décimé par le travail forcé et le service militaire, déboussolé par une école destructive de son système axiologique, le Fouta végète dans la stagnation  et n’arrive à survivre que par le labeur opiniâtre de ses indomptables enfants  chez lesquels une foi ardente en Dieu, entretient un invincible espoir même quand les réalités quotidiennes poussent au désespoir.

Les raisons  cyniques  et même franchement  criminelles de cette situation voulue par le système colonial sont historiquement établies. Je saisis d’ailleurs cette occasion pour exprimer le souhait la statue du général Faidherbe qui se dresse fièrement devant la gouvernance de Saint-Louis soit démontée, non pas pour être détruite, puisqu’après tout  elle fait quand même partie de notre patrimoine, mais conservée au musée des armées. Je suis prêt à en découdre avec je ne sais quelles sensibilités ou susceptibilités que cette idée pourrait heurter.

Malheureusement la situation du Fouta ne s’est guère améliorée avec l’indépendance. S’il est difficile de croire que l’état d’abandon dans lequel l’ont laissé tous les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays depuis 1960, procède de la même logique  que celle du système colonial, on doit tout de même reconnaître que rien de significatif n’ya été fait depuis lors.

C’est cette situation qu’il est urgent de redresser d’autant que  les populations manifestent  de plus en plus ouvertement leur mécontentement, ce qui est très significatif parce que c’est seulement depuis moins de dix ans qu’on a commencé  à noter ces phénomènes, les défilés de protestation ne faisant pas parti de leur culture. J’en viens maintenant à cette partie la plus sensible du Fouta qu’est l’Ile à Morfil, une bande de terre comprise entre le grand bras du fleuve Sénégal et le petit bras encore appelé le marigot de Doué, qui commence à quelque quatre kilomètres en amont de Saldé et s’étire jusqu’à Podor.

Cette zone est confrontée  à deux problèmes très préoccupants  et même très graves : l’enclavement et l’érosion.

D’abord l’enclavement. De ce point de vue, l’évidence est dramatique. Chaque année dés qu’il pleut, les populations de toute l’Ile à Morfil sont prises comme dans une souricière. Elles sont littéralement coupées du reste du pays avec toutes les conséquences tragiques qui  peuvent en découler. C’est ainsi que des malades, notamment  des femmes en état de grossesse, sont morts faute d’avoir pu être évacués à Ndioum. Il faut passer un seul hivernage dans cette zone où rien n’a changé depuis des siècles si ce n’est une dégradation continue de l’environnement pour comprendre ce qu’endurent les populations.

Enfin l’érosion. Toute la rive gauche du fleuve Sénégal qui s’étend de Saldé à Podor est soumise à une érosion absolument effrayante. Toutes les localités situées  sur cette rive sont en danger. Pour prendre l’exemple de Saldé, mon village natal, en quelque soixante dix ans, j’ai vu disparaitre, engloutie dans le fleuve, une bande de terre d’environ deux cents mètres.

C’est pratiquement la moitié du village qui est perdue et avec elle la maison de l’ancien chef de canton, d’importants vestiges historiques comme l’ancienne résidence des commandants de cercle avec son puits, tout le quartier des anciens commerçants presque tous d’origine Saint-louisienne, la deuxième mosquée du village, le premier jardin scolaire, et un caïlcédrat mythique qui avait des dimensions et un aspect simplement merveilleux. Nul doute qu’il recelait des secrets que certains spécialistes auraient pu découvrir. Et le fleuve continue à avancer inexorablement  et aujourd’hui bien des maisons aussi bien que le cimetière  et la mosquée sont menacés. Cette érosion constitue même un danger pour l’intégrité de notre territoire et notre sécurité puisque chaque année nous perdons une partie de notre terre au profit de la rive droite.
Même si demain comme tout le monde le souhaite, on arrive à construire une route goudronnée, carrossable en toute saison et qui relie Podor à Ngouye en passant par Saldé avec le tronçon Ngouye Pété, si on n’arrive pas à arrêter l’érosion, ce sera peine perdue puisque la route finira par être coupée par le fleuve. C’est pourquoi là aussi l’urgence s’impose d’envoyer une équipe de spécialistes pour voir quels moyens mettre en œuvre pour bloquer définitivement l’avancée du fleuve et sauver ainsi notre territoire, nos villages, nos champs, notre patrimoine historique, sauver toute l’Ile à Morphil.

Ainsi donc, tout en reconnaissant que je ne suis ni élu ni mandaté par personne, j’ai cependant la claire conscience de parler ici au nom de tout le Fouta en vous disant Monsieur le Président, qu’il compte sur vous. Il vous l’a d’ailleurs  dit lui-même très clairement le 25 Mars dernier.

En ce qui me concerne personnellement, si je vous dis HIC ET NUNC ce que je n’ai  jamais dit à aucun de vos prédécesseurs, ce n’est nullement à cause de vos origines car, porté à la tête du pays par la majorité de son peuple dans sa globalité, vous n’êtes pas le président du Fouta, vous êtes le Président du Sénégal, de tous les Sénégalais, le président de tous ceux qui vivent au Sénégal. A ce titre vous êtes donc équidistant  de tout et de tous pour veiller entre autres tâches, à ce que chacun participant au labeur collectif, reçoive en contrepartie sa part de la récolte. C’est précisément ce que réclame ce Fouta à qui la nation Sénégalaise doit, qu’on le reconnaisse  ou non, une bonne part de ce qu’elle a ou a toujours eu de meilleur.

Si je vous le dis à vous, Monsieur le Président, c’est parce que comme je l’ai suggéré ci- dessus, j’ai perçu dans votre élection les lueurs  de l’aube d’un jour  nouveau.

S’il est possible de trouver un sens  ou d’accorder quelque crédit au serment  d’un homme qui n’a plus rien à attendre de la vie, je vous prie de croire, Monsieur le Président, à mon serment de vous apporter  mon modeste appui dans tout ce que vous entreprendrez pour le progrès de notre pays  et le bonheur de son peuple.

Mamadou Alpha LY

Mamadou Alpha Ly

  • Inspecteur de l’enseignement à la retraite
  • Ancien Directeur de l’éducation préscolaire et de l’enseignement élémentaire
  • Grand officier de l’ordre national du Lion
  • Officier des Palmes académiques françaises
  • Chevalier des palmes académiques sénégalaises

Adresse : Cité Golfe sud – Aliou Sow – Tél: +221 33 835 30 22 /  +221 77 463 12 64