Lettre ouverte au ministre des Infrastructures, de l’Equipement et des Transports terrestres

Monsieur le Ministre,

Nous venons d’apprendre sur les ondes de Walf-fm la confirmation du prochain démarrage des travaux d’édification des ponts de Madîna-Ndiathbé et de Ngouy en vue du désenclavement d’une bonne partie de l’Île à morfil, en l’occurrence le Yirlâbé-wâlo (Saldé) et le Lâw septentrional (Cas-cas). Quant au Halaybé et au Tôro oriental, il faudra d’autres ouvrages dont l’ensevelissement de nombreux marécages et la construction de véritables routes pour que l’accessibilité de la zone soit effective.

Ces deux derniers « diwân » sont chers aux Hâl-Poulâr’en, le premier parce qu’il fut et demeure encore un parterre d’éminents marabouts, le second du fait que, bien avant la fameuse révolution théocratique de 1776, il résistait vaillamment aux rigueurs de la suzeraineté maroco-mauritanienne sur le Foûta et à l’acquittement du « moudo-horma », tribut en nature que, nolens volens, les Foûtankôbé versaient annuellement aux Oulâd Abdallah.

Evidemment, monsieur le ministre, nous, habitants de cette contrée arriérée parce que longtemps méprisée et abandonnée, ne pouvons que nous féliciter de cette heureuse décision tout en priant ardemment pour qu’elle ne soit pas un vœu pieux, comme nous y avait accoutumés le régime défunt qui ne se gênait guère de promettre des cargaisons d’enveloppes financières et d’égrener de longs chapelets de projets qui, au bout du compte, n’étaient que des châteaux en Espagne ou, pour utiliser une expression et des réalités bien de chez nous, des tam-tams de joue: « Tout leurre est bon qui amène l’oiseau dans le filet. »

Bien sûr, avec une promesse on ne saurait coudre une pelisse! Cette lapalissade, l’Île à morfil l’a toujours apprise à ses dépens. En tout cas, si un tel engagement venait à être honoré, les heureux bénéficiaires sortiraient enfin d’un long Moyen-âge et pourraient, à l’image de leurs homologues des autres régions, participer pleinement à l’effort national de développement économique et social.

Toutefois, l’habitude étant une chemise de fer, nous ne pouvons cacher notre circonspection, voire nos appréhensions quant au sérieux et à la dextérité qu’exigent de tels travaux. Ce qui vaut la peine d’être fait ne vaut-il pas surtout la peine d’être bien fait ?

Nous pensons plus précisément au pont de Diammel (région de Matam) qui n’a pas su résister aux intempéries, c’est-à-dire à son baptême de pluies, du fait qu’il s’est effondré à la surprise générale des populations du Nguénâr et du Damga, deux mois seulement après sa mise à la disposition des usagers qui, des siècles durant, l’attendaient patiemment. Bien entendu, le ver de l’arbre provient de l’arbre. C’est pour parer à cette triste éventualité que nous avons approché des spécialistes connaissant bien le milieu. Nos interlocuteurs suggèrent la «rectification du tir» avant même l’entame du chantier, car comme le clame un proverbe baoulé, «la réussite du matin n’en est pas une, c’est celle du soir qui compte».

Autrement dit, on doit s’attacher à livrer des réalisations pérennes plutôt que de se contenter d’une mise en scène ou d’un simple rafistolage. D’ailleurs, monsieur le ministre, tout au long de votre périple à travers le Sénégal, à haute et intelligible voix, vous avez eu le mérite de flétrir la fréquence et l’inconséquence de telles pratiques. A raison ou à tort, les Arabes soutiennent que la faute du troupeau vient toujours du berger.

C’est pour vous inscrire en faux contre la persistance de cette gangrène du mauvais exemple, que vous avez publiquement dégagé les responsabilités du gouvernement et mis les exécutants des marchés publics en demeure de s’y appliquer avec le maximum de loyauté et d’habileté, car c’est une petite négligence qui, toujours, accouche d’un grand mal. Notre propos vise le pont de Ngouy, du nom d’une vieille et célèbre bourgade d’affaires doublée d’une pépinière de grands pêcheurs située entre Saldé au nord et Pété au sud.

En effet, de l’avis unanime de nos conseillers, le site de Ngouy se prêterait difficilement à des aménagements durables, sinon, il faudrait débourser le double du montant prévu pour mettre à bonne fin un tel projet. D’autant que le radier submersible sis au lieu-dit Manga (à quatre km de Saldé) nécessiterait lui également un pont si on tient à ce que l’axe Pété-Saldé soit carrossable en toute saison et, ce, nonobstant les fortes crues qui, le plus souvent, ravagent tout sur leur passage. Or, d’après la presse, seule une enveloppe de cinq milliards de francs CFA est prévue pour la réalisation des deux ponts cités plus haut.

Monsieur le ministre, nous apprécions à juste mesure la volonté politique qui vous anime et le souci du gouvernement de réparer les injustices dont, hélas, nous sommes les victimes des décennies durant! Voilà pourquoi nous tenons à ce que votre ambition si noble soit couronnée d’un éclatant succès.

C’est ainsi que, du fait de l’immensité des tâches et à la modicité « relative » des moyens (loin de nous l’idée de les sous-estimer), nous pensons qu’il serait beaucoup plus prudent de transférer le pont prévu à Ngouy à une dizaine de km à l’Est, vers Diôrôdou, vaste espace qui, en 1871, a été le théâtre d’une escarmouche entre le Bôsséya alors dirigé par Abdoul Bôcar KANE, le dernier résistant foutanké, et une coalition de provinces sous la conduite de deux stratèges, Ibrâ Almamy WANE de Mboumba, bês du Lâw, et Mamadou Siley Amar Bélâ ÂNNE de Pété, chef de la province traditionnelle du Yirlâbé. 

Le site proposé enjambe le marigot de Doué, de Tantâdji-Galoya, ancien comptoir colonial, à Toufndé-Gandé. De petits aménagements seraient nécessaires entre Toufndé-Gandé et Sôring-Diâdiâbé et, un peu plus à l’ouest, entre Gourel-Abou-Gaynâko et Mâ-mo-tôgni, en passant par l’étang (waltoundé) de Ballel. Dès lors, les études de faisabilité pourraient être enclenchées dans les meilleurs délais.

Nous sommes convaincus que le changement de site n’aurait aucune incidence négative sur l’échéancier déjà arrêté par les pouvoirs publics et fortement approuvé par les insulaires que nous sommes. A bon départ, œuvre à moitié faite, dit l’adage. Pour ne pas porter préjudice à Ngouy, son bac devrait être maintenu et la piste de production qui constitue son seul lien ombilical avec le Diêri gagnerait à être réhabilitée de manière à rendre le trafic permanent après que les nombreuses anicroches actuelles auront été toutes aplanies.

Le temps presse. Nous souhaiterions que cette donnée nouvelle soit prise en compte par les décideurs que vous êtes pour le grand bien des populations de la plus grande île du Sénégal qui, malgré les différents canaux qui se sont relayé l’information, n’en croient pas encore leurs oreilles, parce que «là où le sang et les larmes ont beaucoup coulé, l’arbre de l’oubli ne peut grandir ».

Monsieur le ministre, l’Île à morfil a trop souffert du délaissement et de l’enclavement dans lesquels une politique aveugle et franchement exclusiviste l’avait recluse pendant longtemps. L’Alternance semble lui donner la possibilité de sortir de cette longue nuit de torpeur. Elle veut en profiter. Pourvu que ce soit à jamais le crépuscule de ses chimères !
Dans l’attente d’une suite favorable à la présente requête, nous vous prions d’agréer, monsieur le Ministre des Infrastructures, de l’Equipement et des Transports, l’expression de notre profond respect.

Harouna Amadou dit Harouna Rassoulou
Walfadjri n° 3722, mardi 10 août 2001