Biographie d’El-Hâdj Ibrâhîma NIASS

El-Hâdj Ibrâhîma NIASS dit Bâye ou Barham ou Cheikh al-islam a vu le jour le 15 du mois lunaire rajab 1318, correspondant au jeudi 8 novembre 1900, à Taïba-niassène fondé en 1868 par son père El-Hâdj Abdallâh Tafsîr Mouhammad NIASS.

Sa mère Saïdâ Aïcha DIANKHÂ dite Astou, décédée en 1938, était une femme très pieuse et vertueuse. Son époux avait prédit : « Cette femme donnera naissance à mon héritier spirituel et il ne peut en être autrement. »

D’ailleurs, dans la préface qu’il a faite à Kâshifoul albas ou la levée des équivoques, traité fondamental du soufisme et de la voie tidjâne écrit en 1931 par Bâye, Cheikh Alioune CISSE, disciple, gendre et premier imâm de la mosquée de Madîna-Bâye, relate : « Tout au début de la grossesse d’Aïcha DIANKHÂ, celle-ci vit en songe qu’elle se tenait sur quelque chose, qu’il y avait en-dessous d’elle un puits, quand soudain se fendit la lune venant de l’est et tomba sur elle. Elle eut très peur à son réveil et se confia très tôt le matin à son mari, El-Hâdj Abdallâh NIASS. Ce dernier la calma et la pria de garder le secret … Continuer la lecture de Biographie d’El-Hâdj Ibrâhîma NIASS

Biographie de Mawlânâ Cheikh Ould Khaïry

Cheikh Ould KHAIRY
Cheikh Ould KHAIRY

Mawlânâ Cheikh Ould Khaïry a vu le jour, à Zarâriya, le 22 shâ’bân 1373 correspondant au 26 avril 1954 à l’occasion de la troisième visite que Mawlânâ El Hâdj Ibrâhîma NIASS effectua en Mauritanie. La première a eu lieu entre 1948 et 1949, les plus officielles en 1952 (année de la composition de son poème Rihlatou Gannâriya) et en 1967 au cours desquelles il a rendu visite à ses disciples disséminés dans les villes, bourgades et hameaux mauritaniens.

Sa dernière visite, la plus brève et la moins connue, s’est déroulée en 1970 à Nouadhibou, où il eut une audience avec sa Majesté Hassan II (1929-1999), roi du Maroc, alors en conciliabule avec les présidents Mohamed ben Brahim Boukharouba alias Houari Boumediene (1932-1978) d’Algérie, Habib Bourguiba (1903-2000) de Tunisie et Me Moctar Ould Daddah (1924-2003) de la République islamique de Mauritanie. Ces dirigeants du Maghreb tenaient à harmoniser leurs différents points de vue sur le Sahara occidental alors sous domination espagnole. Continuer la lecture de Biographie de Mawlânâ Cheikh Ould Khaïry

Biographie anecdotique de Cheikh Hamidou KANE

A tout seigneur tout honneur. C’est le mardi 03 avril 1928 que Cheikh Hamidou KANE a vu le jour à Matam : de Mamadou Lamine Cheikh Hamidou Alphâ Cirê KANE (1894-1992) ou Mamadou Lamine Oumou Mamadou Tafsîrou Ibrâ Amadou Thiêrno Ibrâ Hammât WANE et de Yeyyâ Râcine Abdoulâye Alphâ Cirê KANE ou Yeyyâ Fâtimata Baïdi Souwâdou Almamy Mamadou Lamine Amadou Bhalêdjo Déwa Elimâne Moctâr LY (1904-1972).
Deuxième garçon de Yeyyâ Râcine, on le surnomma Samba (diminutif : Sam). Au Foûta-Tôro , le prénom traditionnel de l’enfant implique son ordre d’arrivée dans le cercle de la famille; par exemple, la succession des enfants mâles peut être la suivante : Bâba Gallé ou Mamadou ou Hammadi, Samba ou Sawa ou Bathia, Demba ou Déwa, Yéro, Pâté … Chez les filles : Dikko ou Dikkel ou Dikel, Koumba ou Koumbel ou Kouwa ou Mbouré , Penda, Takko, Dâdo …
On l’appela donc Sam-Matam, c’est-à -dire Samba né à Matam. Son arrière-grand père Abdoulâye Alphâ KANE (né en 1848) et sa grand-mère maternelle Fâtimata Baïdi Souwâdou (née vers 1884) ont tous deux été rappelés à Dieu en 1928, année de sa naissance.
En avril 1928, Mamadou Lamine KANE passait ses congés à Matam auprès de son père Cheikh Hamidou Alphâ Cirê KANE qui, très versé dans l’ « elmoul chariati » ou droit musulman, assumait les charges de cadi ou jurisconsulte dans cette vieille bourgade du Foûta oriental. C’est dans ces circonstances fortuites que Cheikh est né à Matam et non à Louga, ville d’adoption de ses parents. Son grand-père maternel, Râcine Abdoulâye KANE qui fut chef de canton du Dimar (cercle de Podor) de 1903 à 1906, exerçait les fonctions de commis expéditionnaire à Louga où il est arrivé en 1921.

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Âli Bôcar KANE, le lion du Bosséa, s’en est allé…

Le samedi 26 février 2011, à 23 heures, s’est éteint, dans sa quatre-vingt treizième années, Âli Bôcar KANE. Après la prière rituelle et la levée du corps qui ont eu lieu à la mosquée sise à Bopp du marabout Thiêrno Mamadou Saïdou BÂ, le saint homme de Madîna-Gounâs, l’initiateur de la Dâkâ rappelé à Dieu en 1980. C’est là tout un symbole sur lequel je reviendrai.
Avec Âli Bôcar KANE, Guélel pour les intimes, disparaît l’une des figures les plus attachantes de l’histoire du Sénégal contemporain, un homme qui a, non pas passé, mais sacrifié toute sa vie pour l’indépendance et la dignité de son pays, pour la liberté et la justice, pour la défense des faibles, des opprimés, de toutes les victimes du sort et d’une certaine administration corrompue, routinière, bureaucratique, paperassière, anonyme et irresponsable.
Il est par ailleurs difficile de compter le nombre de personnes à qui il a pu trouver des emplois, sans même attendre d’elles ne serait-ce qu’un simple merci puisque aussitôt placé, il l’oubliait complètement. On ne l’a jamais entendu se plaindre de l’ingratitude de qui que ce fût.
Né en 1918 à Dâbia, dans la région de Matam, il commença ses études primaires dans l’école de cette ville et les acheva à Saint-Louis, précisément à l’école Duval, sous la tutelle de son frère aîné, Abdoul Bôcar, lui-même instituteur.
Admis en 1932 au Certificat d’Etudes et à ce qu’on appelait à l’époque le concours
des bourses, il entra à l’Ecole primaire supérieure Blanchot, d’où, après trois ans, il réussit au concours d’entrée à l’Ecole normale William PONTY alors sise à Gorée. La durée des études y était également de trois ans.
On était en juin 1935. L’école fut transférée à Sébikotane tout au début de l’année scolaire 1937-1938. Âli Bôcar entrait alors dans sa troisième et dernière année, section administration.
Il convient de préciser ici qu’à ce moment-là, après deux ans de tronc commun, les élèves de Ponty terminaient par une troisième année de spécialisation : enseignement, administration ou médecine. Les élèves des deux premières sections faisaient leur formation sur place ; les élèves-médecins étaient envoyés à l’école de médecine Jules CARDE qui se trouvait juste derrière l’emplacement actuel de L’institut Britannique.
En juin 1938, Âli Bôcar sortit de Ponty nanti du diplôme de secrétaire d’administration. Il avait donc vingt ans. Ainsi « alea jacta est » (« le sort est jeté ») pourrait-on dire.
Ce jeune fonctionnaire hal- poulâr à la petite taille, à la forte corpulence et au verbe séducteur, issu d’une des familles les plus illustres du Foûta, de tempérament guerrier et, par une coïncidence d’ordre divin, petit-fils d’un célèbre guerrier, Abdoul Bôcar Âli Doundou, qui pendant trente ans opposa une résistance acharnée aux conquérants coloniaux, fut propulsé comme une étoile filante dans la nuit de la domination étrangère, de l’indigénat, du travail forcé, du service militaire obligatoire et du mépris racial et culturel, illuminant tout sur son passage.
Il fut donc affecté à la subdivision de Foundiougne, c’est-à-dire dans le service de l’administrateur adjoint du Commandant du Cercle du Sine-Saloum. Son deuxième poste fut Thiès au commissariat de police où il assuma la fonction d’adjoint au Commissaire.
Commencèrent alors les problèmes. Avec un certain nombre d’amis dont Doudou NGOM, instituteur (qui devait devenir ministre), il s’engagea dans un combat frontal contre le régime colonial qui, bien entendu, réagit brutalement et dispersa les indociles. Doudou NGOM fut muté d’office à Saldé dans le cercle (actuel département) de Podor, et Âli Bôcar à Vélingara ! C’était en 1945.
Imperturbable, en compagnie de sa jeune épouse en état de grossesse, il prit le chemin de la Casamance, dans un camion, avec tous les risques que l’on devine.
Dès son arrivée à Ziguinchor, il alla se présenter au Commandant de Cercle qui lui demanda de patienter. Il attendit donc trois jours, passant la nuit dans une case, sur une natte étalée à même le sol. Le troisième jour, il fit irruption dans le bureau du Commandant de Cercle et exigea d’être fixé sur son sort. C’est alors que le Commandant se décida à le mettre en route pour Vélingara. Ce fut de nouveau un périlleux voyage, toujours avec sa femme portant l’enfant qui devait naître à Vélingara.
Dès son arrivée, il alla se présenter à l’administrateur de la circonscription. Leur premier contact ne fut pas bien entendu très amical. Il fut même plutôt houleux. Finalement un terrain d’entente fut trouvé entre les deux hommes que les circonstances appelaient à collaborer : Âli ferait son travail consciencieusement et en toute loyauté et, en revanche, il jouirait en tant que citoyen de toutes ses libertés de s’exprimer et d’agir.
Mais un jour se produisit un violent incident : En effet, Âli vit entrer dans la cour de la résidence un camion chargé d’hommes tenus en respect par des gardes armés. Il demanda de quoi il s’agissait et on lui répondit que ces hommes devaient aller en prison parce qu’ils n’avaient pas ôté leurs chapeaux devant le Commandant ! Complètement hors de lui, il se rendit aussitôt dans le bureau de ce dernier et l’apostropha en ces termes : « je voudrais bien savoir pourquoi on veut mettre ces pauvres paysans en prison ? » « Ils ont été incorrects ! Ils ne se sont pas décoiffés devant moi », lui rétorqua le maître des lieux.
Et Âli Bôcar de répliquer : « Ah bon ! Alors ou vous me dites quelle loi les oblige à se décoiffer devant vous, ou vous les libérez, sinon vous me mettrez en prison avec eux parce qu’il y aura un scandale ici ! ».
Sa détermination et son humeur étaient telles que le Commandant dut battre en retraite et ordonna la relaxe des paysans en question.
A partir de ce moment ses relations avec le Commandant furent presque cordiales car les administrateurs coloniaux recevaient quand même une bonne formation qui faisait d’eux de fins psychologues aptes à comprendre rapidement les tempéraments de leurs administrés et à en tenir compte.
Au mois de novembre de la même année, Âli Bôcar eut la joie de voir naître le bébé dont j’ai parlé ci-dessus. Ce fut sa fille aînée dont le baptême fut présidé par El Hadj Mamadou Saïdou BÂ, le fondateur du village de Madîna-Gounâs et l’initiateur de la Dâkâ.
Cet homme frêle, resplendissant, à la douceur angélique et dont la sainteté n’était un secret pour personne était incontestablement l’une des plus grandes figures de la tarikha tidjane. Ce fut cet homme qui accueillit Âli Bôcar et l’adopta paternellement.
En 1947, Âli Bôcar fut d’abord muté à Kaolack, puis au commissariat de police où il assuma une fonction analogue à celle qu’il exerçait à Thiès. Il put ainsi continuer à jouer le rôle qui semblait être naturellement le sien : défendre les faibles.
Chaque fois que, à la suite d’une rafle, on amenait quelqu’un au commissariat, Âli vérifiait aussitôt soigneusement les raisons de son interpellation et s’il ne les jugeait pas fondées, il faisait libérer l’individu sans délai. C’est pourquoi les Kaolackois ont gardé de lui un souvenir impérissable.
Du temps où, de 1969 à 1973, je servais dans cette localité, en tant que chef de circonscription scolaire, je recevais à ce sujet des témoignages émouvants dont celui qui suit.
Un soir des policiers conduisirent au commissariat un groupe de bergers peuls qui vendaient du lait. Âli Bôcar demanda quel délit ils avaient commis, et les policiers de répondre qu’ils avaient fraudé en diluant du lait dans de l’eau. Il leur posa alors la question de savoir s’ils avaient vu les peuls procéder à l’opération.
Ils répondirent par la négative en affirmant cependant que l’aspect du lait montrait bien qu’il y avait beaucoup d’eau. Il leur demanda en conséquence de séparer l’eau du lait pour qu’on pût apprécier ! Ils restèrent complétement interloqués. Les bergers furent relaxés sur-le-champ.
Voilà quelques-uns des aspects de la personnalité de l’homme qui devait se révéler davantage au cours des années suivantes car l’histoire du Sénégal allait subir comme une sorte d’accélération et engendrer de nouvelles situations.
En 1948, le député Léopold Sédar SENGHOR démissionna de la S.F.I.O. (Section Française de L’Internationale Ouvrière), se séparant ainsi de son camarade de parti, son parrain et collègue, deuxième député du Sénégal puisque la colonie du Sénégal avait deux sièges à l’Assemblée Nationale Française. Il créa aussitôt un nouveau parti, le BDS (Bloc Démocratique Sénégalais) auquel adhérèrent massivement les Fôutankôbhé en particulier pour des raisons dont l’exposé nous éloignerait de l’objet de cette petite note. Toujours est-il qu’Âli Bôcar KANE ne pouvait pas rater ce train.
En 1949, il fut muté à Saint-Louis au service des finances. Quelque temps après se tint à Thiés le Congrès constitutif de l’U.G.O.V.A.F. (Union Générale des Originaires de la Vallée du Fleuve). Âli Bôcar participa à ce congrès et fut donc l’un des membres fondateurs de ce mouvement dont l’évolution et la dislocation étaient riches d’enseignements. Après un séjour de moins d’un an « dans cette vieille ville française », Âli fut affecté à Dakar, de nouveau au service des finances, et définitivement cette fois.
La roue de l’histoire continuait de tourner inexorablement. En 1949 : élections pour remplacer un conseiller territorial décédé. Baptême du feu pour le BDS qui présenta un candidat en la personne de Boubou SAL, alors directeur d’école à Podor, face à François Baye Salzman, candidat de la S.F.I.O, qui l’emporta.
Le 17 juin 1951 : élections législatives (la première législature après la seconde guerre mondiale qui devait durer de 1948 à 1951 étant terminée). Coup de tonnerre qui frappa de stupeur plus d’un : le géant Lamine GUEYE et son colistier Ousmane Sôcé DIOP furent battus par Senghor et son partenaire Abâss GUEYE. Le BDS venait de remporter les deux sièges du Sénégal à l’Assemblée nationale française et prenait ainsi son envol.
Le 02 janvier 1956, deuxièmes élections législatives de la décennie : le BDS écrasa littéralement la SFIO. La suprématie de Senghor et de son parti était nette et définitive. Le 26 août, le B.D.S disparait au profit du B.P.S ou Bloc des masses sénégalaises.
Il faut souligner que la période qui s’ouvrit dès la fin de la guerre fut marquée par de très fortes turbulences en Afrique, au Proche, au Moyen et en Extrême-Orient, amplifiées par la féroce guerre froide qui opposait le Bloc communiste dirigé par l’URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques) au camp occidental regroupé autour des Etats-Unis d’Amérique.
Entre autres évènements on peut noter en effet :
  • La révolte, dans la nuit du 29 au 30 mars 1947, des Malgaches et la sanglante répression qui s’en suivit avec des milliers de morts et l’arrestation des principaux dirigeants dont le poète Jacques RABEMANANJARA.
  • La guerre d’Indochine d’octobre 1946 au 7 mai 1954 avec la défaite des troupes française à Dien Bien Phu.
  • Défaite en 1949 de Tchang Kaï-Chek face aux communistes conduits par Mao Tsé-Toung qui s’emparèrent de la Chine et s’installèrent à Pékin.
  • Troubles en Tunisie et au Maroc qui aboutirent à l’indépendance de ces pays (1956).
  • Soulèvement de l’Inde sous la conduite du Mahatma GANDHI et indépendance de ce sous-continent le 15 août 1947.
Affrontements entre les autorités coloniales et le RDA (Rassemblement Démocratique Africain) dirigé par Felix Houphouët BOIGNY et Gabriel d’ARBOUSSIER dans plusieurs territoires dont entre autres le Sénégal, la Guinée, le Niger et surtout la Côte d’Ivoire où il y eut même des fusillades à Abidjan, Daloa, Grand Bassam, etc….
  • En octobre 1952, soulèvement au Kenya des Mau-Mau conduits par Jomo KENYATTA : 7811 tués.
  • La retentissante conférence tenue à Bandoeng, en Indonésie, du 18 au 24 avril 1955.
  • La guerre d’Algérie qui débuta le 1er novembre 1954 pour ne prendre fin que le 1er juillet 1962.
  • La nationalisation du Canal de Suez par le président égyptien, Gamal Abdel NASSER, le 26 juillet 1956, et la guerre qui en découla.
Ces évènements marquèrent très profondément la jeunesse qui se regroupa partout dans des organisations marquées du sceau d’un intransigeant radicalisme d’extrême –gauche dont la source était la FMJD (Fédération Mondiale de la Jeunesse Démocratique) de tendance marxiste.
C’est ainsi que naquit le Conseil de la Jeunesse du Sénégal dont Âli Bôcar fut l’un des membres fondateurs et le Président. D’autres organisations similaires furent créées dans les autres territoires pour former le Conseil de la Jeunesse de l’AOF (Afrique Occidentale Française) présidé également Âli Bôcar KANE qui eut ainsi l’occasion de parcourir beaucoup de pays d’Afrique, d’Europe, du Proche et du Moyen orient et même d’Asie puisqu’il a été plusieurs fois en Chine.
C’était un grand admirateur du président Kwame NKRUMAH dont l’option pour les Etats-Unis d’Afrique le séduisait profondément. Il fut également un fervent partisan de Patrice LUMUMBA dont l’assassinat l’affecta très sincèrement.
A la suite de la réconciliation de Lamine GUEYE et de SENGHOR, le parti de ce dernier changea de nom pour s’appeler UPS (Union Progressiste Sénégalais) et enregistra l’adhésion de nombreux jeunes cadres dont Abdoulaye LY, Amadou Mahtar MBOW, Diarâf DIOUF, Abdoul Aziz WANE et bien d’autres ; l’adhésion d’Âli Bôcar ayant été automatique puisqu’à ce moment-là il était du côté de Lamine GUEYE. En recevant leur adhésion en sa qualité de secrétaire général de l’UPS, SENGHOR les accueillit en ces termes : « vous êtes la meilleure élite de la meilleure Afrique ».
En 1957, création du PAI (Parti Africain de l’Indépendance) d’obédience marxiste-léniniste dont le programme était articulé autour de deux points fondamentaux et tout à fait inédits au Sénégal :
  • Indépendance immédiate
  • Socialisme scientifique, donc société communiste
Ce parti devait jouer un grand rôle dans la politique du pays.
Vote en 1956 de la Loi-cadre qui entra en application en 1957.Les premiers gouvernements africains furent constitués et mis en place. Le climat socio-politique changea profondément, les luttes s’exaspérèrent.
Au Sénégal, le gouvernement était dirigé d’abord formellement par le Gouverneur Pierre LAMI comme président du Conseil des ministres et en fait par Mamadou DIA comme Vice-président. A partir de 1958, Mamadou DIA devint seul maître à bord comme président du Conseil.
Un évènement inattendu se produisit en Algérie qui eut des conséquences énormes en France bien entendu et par ricochet dans tous les territoires sous domination française : le 13 mai 1958 des officiers généraux français déclenchèrent une véritable insurrection contre le gouvernement de la République française sur lequel planait ainsi le spectre du coup d’état et de la guerre civile.
Ce fut pratiquement le sauve-qui-peut. On fit appel alors au Général de Gaulle qui accepta de s’investir mais posa tout de même des conditions dont l’adoption d’une nouvelle constitution devant mettre fin au « régime des partis » et à l’instabilité gouvernementale qui caractérisait la quatrième république.
Cette constitution fut élaborée et devait être soumise au référendum aussi bien en France que dans les territoires d’outre-mer qu’elle plaçait devant un dilemme : l’accepter en votant OUI et ainsi former avec la France ce qui devait s’appeler la « communauté franco-africaine » ou la rejeter en votant NON et se séparer ipso facto de la France pour accéder à l’indépendance immédiate.
Pour bien expliquer les tenants et les aboutissants de cette constitution, l’ « Homme du 18 juin » entreprit une grande tournée qui le conduisit de la France au Sénégal en passant par Madagascar, le Congo-Brazzaville, le Tchad, la Côte d’Ivoire et la Guinée.
Ce périple fut marqué par l’accueil dont le Général fut l’objet le lundi 25 à Conakry et le mardi 26 août 1958 à Dakar avec respectivement les retentissants discours du président Sékou TOÛRE, président du Conseil des ministres de Guinée, et de Valdiodio NDIÂYE, ministre de l’Intérieur au nom du gouvernement du Sénégal ; le président du Conseil, Mamadou DIA étant allé en France pour se « soigner les yeux ».
L’accueil de de Gaulle à Dakar fut surtout dominé par la tumultueuse manifestation des « Porteurs de Pancartes » dont Âli Bôcar fut précisément l’un des grands organisateurs.
Après des débats houleux, sur l’insistance de ses principaux dirigeants dont essentiellement SENGHOR, Mamadou DIA et Lamine GUEYE, l’Union Progressiste Sénégalaise décida de voter OUI. Les partisans du NON claquèrent la porte et fondèrent un nouveau parti, le PRA-Sénégal (Parti du regroupement africain du Sénégal) qui s’engagea alors dans l’opposition.
Âli Bôcar était l’un des membres fondateurs de ce parti et l’un des signataires de son manifeste. Il fut évidemment membre du bureau politique de ce parti.
Se déclenchèrent alors les affrontements entre les partisans du OUI et ceux du NON. Âli Bôcar s’engagea à fond dans la bataille. Quand il quittait sa maison au lever du Soleil, il ne rentrait presque jamais avant minuit allant de quartier en quartier, de réunions restreintes aux grands meetings. Et quand il rassemblait ses parents foûtankôbhé, il déclamait évidemment ses philippiques dévastatrices dans son poulâr maternel qu’il maniait à merveille.
Le référendum eut lieu le dimanche 28 septembre 1958. Le OUI l’emporta largement dans des conditions et pour des raisons qui n’honoraient pas le pouvoir en place. La Guinée, elle, releva victorieusement le défi en votant massivement NON.
Dès les premières tendances connues avant même la fin du vote, le gouvernement français publia un communiqué annonçant sa décision de prendre acte de la volonté d’indépendance de la Guinée et en conséquence de rompre immédiatement toute relation avec ce pays.
Après la clôture du scrutin et la publication des résultats définitifs, Âli Bôcar fut l’un des premiers à manifester son soutien au Président Ahmed Sékou TOURE en lui envoyant un chaleureux télégramme de félicitations qui fut d’ailleurs lu à Radio-Conakry.
Le Sénégal étant resté par son vote un Etat autonome membre de la Communauté franco-africaine, les partisans de l’Indépendance dont le PRA-Sénégal bien sûr continuèrent la lutte.
Toujours en première ligne, Âli Bôcar ne cessait de critiquer les choix politiques et économiques du gouvernement, de s’élever contre la guerre d’Algérie et les essais nucléaires français au Sahara. Il participa à la mémorable grève de janvier 1959 et aux élections législatives de 1959 comme candidat sur les listes de PRA.
Survint enfin l’indépendance, peut-être même la double indépendance, une première fois dans le cadre de la Fédération du Mali, le 04 avril 1960, et la deuxième fois après l’éclatement de celle-ci dans la nuit du 19 au 20 août de la même année.
SENGHOR fut élu Président de la République en septembre 1960 et Mamadou Dia accéda à la station de Président du Conseil du gouvernement. Le combat continua avec le PRA, seul parti d’opposition après la dissolution du PAI, du BMS, (Bloc des Masses Sénégalaises), bravant le chantage, l’intimidation et la répression.
Deux anecdotes en guise d’illustration : Âli Bôcar fut contacté pour être nommé adjoint au Commandant de Cercle (on n’avait pas encore adopté le titre de préfet) de Matam. Il y flaira un piège et déclina l’offre en disant clairement que cette fonction limiterait sa liberté d’expression et d’action. Pourtant, c’est cette filière qu’ont empruntée certains commis et secrétaires d’administration pour être finalement intégrés dans le corps des administrateurs civils.
Deuxième anecdote : en février 1962, il fut sommé de sortir du logement administratif qu’on lui avait cependant attribué dans des conditions parfaitement régulières à la zone B, alors que d’autres qui étaient dans la même situation que lui n’étaient pas du tout inquiétés et ont même fini par acheter ( ?) les maisons en question.
De toute façon, cette mesure le laissa de marbre et il déménagea. A la fin de cette année 1962, précisément le 17 décembre, dépôt et vote de la motion de censure contre le gouvernement de Mamadou DIA. On connaît la suite :
Elaboration d’une nouvelle constitution qui faisait du Président de la République un véritable monarque, je n’ose pas dire d’ordre divin mais ce fut tout comme.
Le dimanche 1er décembre 1963 : élections présidentielles et législatives. Le PRA, seul parti d’opposition, entra dans la compétition dans le cadre des seules élections législatives, bien qu’amputé de son secrétaire général, Abdoulaye LY, mis en prison pour avoir avait-on dit, incité l’armée à la rébellion. Âli Bôcar fit partie des candidats au titre du département de Matam.
Ce 1er décembre 1963 fut certainement le jour le plus honteux et le plus triste de l’histoire du Sénégal : un sanglant coup d’état électoral. Des blessés et des morts par balles dont certaines tirées à partir d’un hélicoptère !
Apres la clôture du scrutin, alors qu’on venait à peine de commencer à compter les bulletins, la fameuse Radio-Sénégal annonçait tranquillement les résultats définitifs de tout le pays ! Le pouvoir avait fait rédiger ses procès-verbaux de dépouillement par ses autorités administratives !
Le Journal français « France Observateur » qui rendit compte de cette tragi-comédie dans un article intitulé « Victoire à la Pyrrhus » fut immédiatement saisi et interdit définitivement de parution au Sénégal par un décret signé et promulgué avec une foudroyante célérité.
En 1966, le PRA rejoignit l’UPS mais malgré tout, le Président Senghor en même temps secrétaire général du parti, ne faisait guère confiance à Âli Bôcar, connaissant le tempérament rebelle de ce dernier.
On essaya de profiter de la tentative d’assassinat du Président SENGHOR en mars 1967 par un certain Moustapha LÔ pour le liquider, mais l’inquisition policière dont il fut l’objet et faillit être la victime n’ayant pu rien donner, on fut bien obligé de le laisser en paix.
Âli continua cependant son combat permanent, combat pour les faibles, pour les opprimés, combat pour son Foûta natal dont l’état d’abandon et de dénuement dans lequel il agonisait littéralement lui causait beaucoup de soucis.
Dans toutes les instances de son parti, dans toutes les réunions, à chacune de ses rencontres avec les membres du gouvernement et en particulier avec le chef de l’Etat, il parlait inlassablement des problèmes du Foûta, de l’enclavement de cette vieille contrée, de l’urgente nécessité d’exploiter les minerais de Matam, de construire les routes Linguère-Matam et Wouro-Sôgui-Matam.
En 1971, il sollicita et obtint une audience avec le Président Senghor pour s’entretenir avec le premier magistrat du pays des « problèmes du Foûta ». Le jour venu, dès qu’il entra dans le bureau, SENGHOR l’accueillit en ces termes : » Oh ! Oh ! Âli Bôcar ! Je sais que tu viens encore me parler d’usines et de routes ! »
Et Âli Bôcar de lui répondre : « Non, monsieur le Président ! Cette fois je ne viens pas vous parler d’usines et de routes, je viens vous parler de famine ! C’est la sècheresse. Une grande disette sévit dans tout le Foûta ; les Foûtankôbhé ont faim. Si on n’y prend garde, une grande catastrophe risque de s’abattre sur les populations et le bétail ! ».
Cette attitude lui valut une vive sympathie des Foûtankôbhé en général et des habitants de Matam, son département d’origine, en particulier. Là, sa suprématie politique était incontestable, ce qui n’était pas du goût du président SENGHOR qui se méfiait de son esprit frondeur et donc faisait tout pour dresser des barrières entre les populations et lui.
Mais la pression de la base fut telle qu’on se résolut à l’investir comme candidat aux élections législatives. Contrairement à beaucoup de responsables qui savaient qu’ils ne représentaient rien ou presque et donc redoutaient le scrutin majoritaire, il choisit d’être investi à la base dans la liste départementale, ce que bien sûr Senghor qui, dans son parti-Etat faisait et défaisait les carrières, refusa pour l’inscrire dans la liste nationale. Il fut donc élu député en 1973 et réélu en 1978, soient deux mandats : 1973-1978 et 1978-1983.
A partir de cette date, très affaibli par la maladie, il se retira de l’arène politique mais continua à suivre l’actualité, à recevoir ses partisans, à s’informer, à donner des recommandations et des conseils jusqu’à l’extrême limite de ses possibilités, jusqu’à cette date fatidique du samedi 26 février 2011 où il quitta ce monde pour prendre son repos éternel après quelque trente-trois ans de combats sur le terrain politique et social. Enfin, sa mission terminée, le guerrier peut dormir dans la paix du Seigneur.
Comme indiqué plus haut, c’est dans la mosquée de Thiêrno Mamadou Saïdou BÂ, le saint homme de Madîna-Gounâss, qu’une foule absolument impressionnante lui a lancé un déchirant adieu en le recommandant à la miséricorde du Seigneur.
Ainsi celui qui l’avait reçu à Vélingara il y a soixante-cinq ans, au moment où il livrait ses premiers combats, lui a tendu de nouveau la main, mais cette fois d’outre-tombe comme pour lui dire : « Sois le bienvenu mon fils ! ».
Il est allé rejoindre tous ceux qui hier, avaient tout sacrifié pour que le Sénégal restât une terre de liberté et de foi, tous ceux qui avaient refusé de vendre leur âme au diable pour des strapontins éphémères, de misérables biens matériels.
La vie est un dépôt que le Seigneur nous a confié. La vie humaine est en outre trop brève pour être gaspillée. « Misérable survie que celle qui ne peut pas voir s’éteindre une étoile déjà morte » écrivait André MALRAUX, en concluant « Les Voix du silence». Ce bref séjour sur terre doit être pleinement utilisé pour se bâtir une existence digne et apporter sa pierre, si petite soit-elle, à l’édifice commun.
Si le fait de défier les périls de l’océan dans les barques de la mort ou de s’immoler peut interpeler et ébranler les consciences, ces gestes n’en constituent pas moins des actes de désespoir.
Quelque durs que soient les temps, il convient de résister au nom du pays et pour son avenir, de lutter par les études, par le travail en étant sûr que la récompense est au bout de l’effort. Si l’Europe et les Etats-Unis d’Amérique sont devenus ce qu’ils sont aujourd’hui, ils ne le doivent qu’au dur labeur, donc à la sueur des fronts de leurs enfants.
C’est le message qui nous est lancé depuis les lointains ancêtres comme Thiêrno Souleymane BÂL, message qui se transmet de génération en génération jusqu’à ceux qui, comme Âli Bôcar, nous quittent aujourd’hui, quasiment centenaires, en nous disant : « A votre tour maintenant !».
Puisse la jeunesse le comprendre et rester sourde aux appels séducteurs des Méphistophélès de tous genres!
Mamadou Alpha LY, inspecteur de l’Enseignement élémentaire à la retraite, ci-devant Directeur de l’Enseignement élémentaire du Sénégal

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Mamadou Alphâ LY, une olympienne sérénité

« L’homme est comme le poivre, tu ne le connais pas avant de l’avoir mâché ».
Mamadou Alphâ LY, dit Mama, le fils unique (badjo) d’Amadou Samba Âmadou Dioûldo Seydi Ibrâ Lamine Samba Délo Dioûssou Diam-LY, alias Alphâ Amadôy (1885-1943) et de Couro Elimâne Baïdi Souwâdou Almâmy Mamadou Lamine Amadou Bhalêdio Déwa Elimâne Moctâr LY, dite Coumba Baïdy Souwâdou (1894-1977), est un personnage énigmatique : derrière son calme se cachent une forte personnalité, une foi inébranlable, un savoir encyclopédique et une détermination sans bornes.
Mama Alphâ est né en 1932 à Saldé-Tebégoutt. Comme tous les jeunes hal-poulâren de son âge, il a appris le Coran, d’abord auprès de son vaillant père disparu le dimanche 28 novembre 1943, puis à l’ombre de Thiêrno Ahmed Beddi (1913-1947), fils de Thiêrno Moctâr GÂDIO, le célèbre marabout de Cheikh Hamidou KANE.
De 1941 à 1945, parallèlement à sa formation spirituelle, Mama fréquenta l’école rurale du village. Au terme des quatre années obligatoires, il se rendit à Saint-Louis du Sénégal auprès de son oncle, Abdoul Baïdi Souwâdou LY, qui le fit inscrire à l’école Brière de L’Isle où, en 1947, il réussit au Certificat d’Etudes Primaires et au concours des bourses.
Par la suite, il fut orienté au collège moderne Blanchot où il séjourna de 1947 à 1951. Après le brevet d’études qu’il y obtint en 1951, Mama se présenta avec succès au concours d’entrée à la prestigieuse Ecole normale William Ponty sise à Sébikotane.
En 1955, il fut le premier saldéen ayant fréquenté l’école du village à accéder au grade de bachelier. Pour la première fois, depuis la création de l’école primaire, un natif du village va enfin franchir le seuil d’un institut de hautes études. Au cours de l’année scolaire 1955-1956, il reçut une formation pédagogique le destinant au métier d’instituteur.
C’est le 1er août 1956 que Mama fut appelé sous les drapeaux ; il passait paisiblement ses vacances à Saldé d’où il fut d’abord acheminé à Podor, puis à Saint-Louis. Avec d’autres appelés dont son ami et futur collègue Samba Laobé FÂL, il y reçut une formation militaire sommaire.
Rappelons que les sujets français, astreints au régime militaire indigène, étaient recrutés, au minimum, pour trois ans; alors que, en vertu d’une circulaire du gouverneur général, les originaires des quatre communes, auxquels étaient assimilés les élèves des grandes écoles, devaient assurer un service de dix-huit mois.
La qualité de l’ordinaire (nourriture communautaire) variait également selon le régime. D’ailleurs, quelque temps après leur recrutement et suite au refus du Capitaine Collet, commandant de la Compagnie de Dakar-Bango, de faire appliquer la Circulaire du gouverneur général leur donnant droit à un régime européen, en présence du général Carbonel en visite à la garnison de Dakar-Bango, Mamadou Alphâ et ses camarades manifestèrent vigoureusement leur ras-le-bol.
Convaincu de racisme et de zèle, le capitaine fut mis aux arrêts de rigueur et le régime européen fut appliqué immédiatement. Dès ce jour, Collet jura de se venger sur les petits nègres. Mamadou Alphâ, l’intellectuel d’habitude taciturne mais râleur par occasion, était pointé du doigt. Dans les coulisses, le secrétaire du commandant de compagnie lui recommanda la prudence parce que les officiers français qui voulaient casser du marxiste nègre le surveillaient de très près. On le soupçonnait de nourrir des sentiments viscéralement antifrançais.
Des enquêtes tous azimuts sont menées partout où Mama est passé, notamment à Sébikotane où on relit ses copies de philosophie et à Saldé où la gendarmerie interrogea Mamadou Lamine KANE, chef du canton des Yirlâbé-Hebbiyâbé de 1947 à 1960. Mama est considéré comme un garçon irréprochable et les enquêtes le confirment au grand dam de Collet.
En cachette, il fit disparaître la correspondance incendiaire qu’il entretenait avec son cousin Hâdi Mamadou Lamine dit Woysi (actuel chef du village de Saldé), un autre marxiste pur et dur alors élève ingénieur en France.
Le 8 octobre 1956, Mama fut affecté à Atar en Mauritanie, un poste réputé hostile à l’homme, un calvaire pour ainsi dire. Dès l’étape de Rosso Mauritanie, le jeune saldéen fut attaqué par une forte fièvre accompagnée de vomissements sans arrêt. C’était le paludisme. Il faillit y perdre la vie.
Nonobstant les injonctions de ses chefs qui tenaient à le renvoyer à Saint-Louis pour y bénéficier de soins intenses, Mama dit fermement qu’il préférait, même au prix de sa vie, arriver à Atar. Où il n’y a pas d’honneur, il n’y pas de douleur !
Au bout de quarante-huit heures, la méchante fièvre commença à baisser. L’agneau du sacrifice quitta Rosso pour Akjoujt d’où il partit pour Atar, cette cité en proie aux tempêtes de sable rouge et à la sempiternelle canicule diurne. On se croirait aux portes de la Géhenne tant l’adversité de la nature était criante.
Stoïque, Mama Alphâ accepta son sort. Rien ne pouvait troubler la quiétude du petit-fils d’Almâmy Mamadou Lamine pétri de valeurs islamiques et traditionnelles foûtanké à la fois. Quelques jours après son arrivée à Atar, son chef de corps, qui remarqua enfin ses qualités intellectuelles, lui confia la gestion de son secrétariat particulier.
Après avoir supplanté le fantoche Ben Arafa qui, lors de sa déportation à Madagascar était placé au trône, et fort du soutien matériel des Etats-Unis, Mouhammed V ben Youssef, roi du Maroc de 1957 à 1961, décida d’occuper la Mauritanie qu’il considérait comme son hinterland, une parcelle du Grand-Maroc qu’il voulait ressusciter.
Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1957, un accrochage eut lieu entre les forces régulières françaises aidées des goumiers mauritaniens et d’un groupe de l’Armée de Libération marocaine. Il y eut deux morts.
Le 19 du même mois, Atar reçut les premières bombes assassines. Bilan : 10 morts et 40 blessés. Mamadou Alphâ y frôla encore la mort. En dépit de l’intervention musclée des troupes espagnoles (protectrices du Rio de Oro) et françaises (gardiennes de la Mauritanie), la guerre dura encore plusieurs mois.
Dès fin juin 1957, la hiérarchie militaire française basée à Saint-Louis décida de libérer les jeunes recrues d’août 1956. Le contingent devait quitter Atar le 10 juillet 1957. Malgré toute attente, Mama fut « omis ». Tenait-on à le liquider physiquement ? Tout portait à le croire.
Seulement, constatant l’injustice, le capitaine Lagarrue, commandant la garnison d’Atar, s’adressa à la hiérarchie qui lui recommanda l’omerta. Le lendemain, le capitaine intrépide passa outre. Mamadou Alphâ, tout comme ses autres camarades d’armes, fut libéré. Ils quittèrent l’enfer d’Atar le 10 juillet 1957.
A son retour au pays natal, en qualité d’instituteur, Mama fut affecté à l’école Ndouck de Fatick alors dirigée par Abou Bacar DIAGNE. Dès sa prise de contact, complètement en sueur face à ses élèves et aussi à son destin, in petto, il fit le serment de rester enseignant quoi qu’il arrive.
Le 24 décembre 1957, l’inspecteur Blanchard et son équipe composée des instituteurs Arona SY et Samba DIACK, vinrent lui faire subir les épreuves pratiques du Certificat d’Aptitude Pédagogique (CAP). Il y réussit haut la main.
Ses démêlés avec l’inspecteur Lombard, en 1959, et avec le ministre Doudou NGOM, de 1973 à 1976, le fortifièrent davantage. Par la suite Mama fut muté à l’école des Champs-de-courses de Dakar (1959-1960). Au même moment, il décrocha le Certificat d’études de littérature générale, puis le Certificat de philosophie générale et logique, le Certificat de morale et sociologie et enfin le Certificat de psychologie générale, ce qui lui donna droit à l’obtention d’un poste de professeur de lettres, d’abord au collège de la rue de Thiong, puis à celui de l’avenue Mâlick SY de Dakar.
Le dimanche 13 janvier 1963, date d’assassinat de M. Sylvanus Olompio, premier président du Togo, Mama jura de ne plus militer dans un parti politique. Serment qu’il n’a jamais trahi.
En 1966-1967, sensible aux fortes pressions exercées sur lui par son doyen Badara DIÂ, alors directeur de l’école Mâlick SY, sans enchantement, Mama Alphâ se présenta aux tests d’entrée à l’Ecole normale de Saint-Cloud, près de Paris, et réussit avec un retard de sept ans. S’il avait suivi les conseils de ses amis, c’est dès 1960 qu’il aurait dû se présenter auxdits tests.
Mais il avait refusé d’y souscrire, parce que, pensait-t-il, la France des « années 1960 » mécontente de sa fragilisation dans ses anciennes possessions coloniales, cette France-là, ne pouvait réserver rien de bon aux jeunes africains aux mœurs et religions différentes des siennes. S’y ajoute que Mama avait horreur du désordre qui s’est installé au Sénégal aussitôt après l’indépendance. Il flairait la pagaille que nous vivons depuis longtemps. Les dynasties changent et le caractère demeure.
Mieux vaut rester dans les classes que de postuler des responsabilités sans lendemain, se disait-il. Très attaché à ses parents, Badjo, mine de sincérité et de pureté, ne pouvait «abandonner » sa chère mère pour une simple promotion. Toutefois, après moult tergiversations, il décida enfin de partir pour l’Hexagone.
Sa formation dura un an : 1967-1968. Nanti du diplôme d’inspecteur de l’Enseignement primaire, dès son retour au Sénégal, il fut d’abord affecté à la circonscription de Kolda-Vélingara (1968-1969), puis à celle de Kaolack (1969-1973).
De 1973 à 1983, il dirigea l’Ecole normale William PONTY. C’est en 1983 qu’il fut nommé directeur de l’Enseignement élémentaire (DEE), poste qu’il ne quitta que le 25 août 1993 pour faire valoir ses droits à la retraite.
Depuis, Mamadou Alphâ vit retiré, très loin des habituels carcans des retraités sénégalais: le travail noir ou «khar matt » pour pallier le caractère squelettique des pensions ; la grand-place pour « tuer » le temps qui semble pesant pour les impécunieux ou « goor-goorlous» ; l’activité politique ou les associations confrériques pour fuir momentanément la tyrannie de nos femmes attachées, qu’elles sont, à l’imparable dépense quotidienne et aux cérémonies de famille aussi imprévues que ravageuses du fait des frais de prestige et du gaspillage qui s’y greffent.
Temps gagné, tout gagné. Mamadou Alphâ, lui, passe le plus clair de son temps à méditer, à prier, à écrire, à fréquenter les jardins des savants que constituent le Coran, les revues et les journaux, mais aussi à égrener son chapelet en compagnie d’une autre retraitée, en l’occurrence sa douce moitié, de surcroît sa cousine, Fâtou Ali Bôcar KANE, avec qui il chemine depuis I965. Bonne épouse et santé sont les meilleures richesses d’un homme, dit-on. Ce couple exemplaire a mis au monde deux garçons et quatre filles, tous sages comme des images. Des bouts de bois comme il faut.
Si Mama trouve un interlocuteur digne de confiance, alors il discute à bâtons rompus sans jamais céder ni à l’excès ni à la passion parce que chaque phrase qu’il construit et chaque mot qu’il place valent plus que leur pesant d’or. Ce qui est dans la parole est dans le silence et chez cet éducateur émérite, assurément, la parole est d’or et le silence d’argent. Le philosophe qu’il est en fait une règle de conduite.
Moi, je me glorifie de la sympathique proximité avec cette grande âme, un homme plein de qualités que certains esprits malsains, voire des brebis galeuses, irrémédiablement en porte-à-faux avec l’éthique et la déontologie propres au noble métier éducateur-enseignant, ont décrit, mais évidemment sans preuve aucune, comme un inspecteur “briseur de carrières”. Ce qu’il n’a jamais été.
Ses détracteurs oublient que la corde du mensonge est très courte et que l’aboiement des chiens ne fait pas de mal aux nuages: Mamadou Alphâ LY est plutôt un réparateur de torts parce que, pour lui, fervent musulman et disciple de feu El Hadj Abdoul Aziz SY Dabakh, la meilleure charité, c’est la justice pour tous.
Harouna Amadou LY alias Harouna Rassoul