Démette, capitale du Halaybé et ville d’avenir

Le fleuve Sénégal au Nord, le marigot de Doué au Sud et à l’Est délimitent une cuvette caractérisée par des pluies rares et irrégulières. Trois saisons (la saison des pluies, la saison sèche fraîche et la saison chaude) s’y succèdent.

Aux dires des traditionalistes, des pachydermes y vivaient à foison d’où le toponyme « île-à-morfil » signifiant lieu de collecte de défenses d’éléphants.

Ce fut une zone boisée et giboyeuse où, outre les mastodontes précités, pullulaient des carnivores : lions, hyènes, tigres, panthères ; des herbivores : antilopes, porcs-épics, phacochères, singes ; une variété d’oiseaux : pintades, perdrix, canards sauvages …

De nombreux villages et hameaux souvent aux appellations non pulaar occupent les sols limoneux de cette vieille contrée, parmi eux : Démette qui, sur toute sa longueur, fait frontière avec la Mauritanie méridionale.

Le nom « Démette » semble être très récent. Il aurait été attribué au site par des laptots engagés par des traitants ndar-ndar pour tirer les chalands remplis de marchandises qui longeaient le fleuve Sénégal de Saint-Louis à Kayes.

Ce sont ces matelots indigènes, parfois porteurs ou débardeurs à l’ère de la colonisation française qui, très enthousiasmés par la magnificence de ce village, ce havre de bonheur, se disaient « ku fë dem dellu », autrement dit qui s’y rendait une fois, y retournait encore et encore, tant il y faisait bon vivre. Alors le village fut rebaptisé « Démette dellou wouro Âdama »

Au sud de l’espace sur lequel ce village est bâti se dressait Douga, un hameau sérère ; Thioubalel, Wâlaldé et Tébégoutt également sont implantés sur des sites où ont vécu nos cousins obligés de fuir les persécutions de l’usurpateur War Djabi.

Après avoir arraché le pouvoir, le nouveau monarque se convertit à l’islam et entreprit d’ imposer la charia aux populations du Tékrour. C’était au Xl ème siècle de notre ère .

De temps à autre, aux environs de Démette , on déterre des canaris au contenu détérioré par les moisissures. Des tessons de récipients faits d’argile cuite jonchent encore l’espace séparant les différents villages.

Par la suite, il y a eu Goûbé situé à deux kilomètres au sud du Démette actuel. Il aurait été fondé par les Pourinâbé, des pêcheurs originaires de Souyma, un quartier de Podor. Ils y ont été rejoints par les Djigo dont l’aïeul, Thiêrno Môdy Djigo, vient de Dimath. En sa qualité de marabout-guérisseur, ce dernier est parvenu à soigner une jeune fille thiouballo alors possédée par les djinns.

Les familles Lam, Diâ, Bâ, Sow, Ngaïdé, Djigo, Yal, SY, Thiam et Wagne composent le groupe des notables ou diaggués désignés communément sous le vocable de Tôrobbé.

Les Djigo forment le clan Elimane-Pouri (marabout-jurisconsulte) alors que Dia, Bâ et Sow forment celui de Djôm-Bandié.

Tout comme les Bâ, les Djigo sont orientés vers le spirituel ; ce sont eux qui, de nos jours, dirigent la mosquée du village. Thierno Ahmadou Djigo et son frère Thierno Mamadou Lamine qui ont hérité l’imamat de leur grand-père y jouissent d’une grande considération .

Aux côtés des Tôrobbé (grands cultivateurs), vivent les Soubalbé (célèbres pêcheurs) qui occupent le quartier dit Soubalo juché sur la berge du fleuve ; ils portent les patronymes : Sy, Diop et Ndiaye (nom des djâltâbé) ; ils cohabitent avec les Sebbé, guerriers traditionnels devenus cultivateurs et composés d’une seule famille répondant au patronyme Lô.

Les hommes de métier (boisseliers, forgerons, tisserands, cordonniers), les conservateurs de la tradition orale (sacs à parole) préposés aux activités culturelles ( griots, wambâbé) et d’anciens hommes serviles ou Gallounkôbé ajoutent à la diversité sociologique de Démette.

Une des particularités de la bourgade : l’endogamie y est un principe matrimonial en vigueur. Autrement dit, les filles de la localité sont exclusivement mariées aux adultes qui y habitent. C’était également une tradition saint-Louisienne d’où l’expression « Coumba Ndar-Samba Ndar ». Comme qui dirait : le mouton broute là où il est attaché, mieux : l’héritage est une terre à labourer ; quand cette terre est féconde, naturellement, les produits qu’on en tire feront la joie de leurs exploitants.

Autre particularité : pendant longtemps le Halaybé était administré par un chef unique, le jôm, « choisi traditionnellement parmi les lawokôbé (notables) de la famille des LAM) » ; par la suite, du fait de la dislocation du tissu social consécutive aux nombreux exodes, la fonction de chef de village connut une instabilité telle que, désormais, elle pouvait échoir à chacune des familles tôrrobé en présence.

Ailleurs , un seul clan désigne en son sein l’édile traditionnel : Hann à Pété, LY à Saldé, à Diâba et à Galoya-tôrrobé, Wane à Mboumba, SY à Ndioum, Barro à Barobé-Diackel et à Hâïré-Lâw … Mamadou Baïdi Yall est le dernier chef de village de Démette avant l’érection de la bourgade en commune.

Démette, capitale de la province Halaybé

En grande partie compris dans l’Île-à-morfil, le Halaybé s’étend entre le Tôro à l’Ouest et le Lâw à l’Est . La limite d’avec le Tôro est Njorol alors que Touldé-Wothi en est la frontière orientale. Boghé, Démette (la capitale), Thidé, Thialgou, Sâré-Ndôgou, Bêli-Thiowi, Dâra-Halaybé et Wâlaldé délimitent les Halaybé du Sud.

Au terme de plusieurs guerres qui, de 1880 à 1887, l’ont opposé aux Maures Awlâd Seyyid qui semaient la terreur dans la contrée en essayant de l’empêcher d’accéder au fleuve, le Halaybé connut des déplacements en masse de ses populations qui créèrent une dizaine de villages de part et d’autre du fleuve Sénégal. Ainsi, Sinthiou-Danghdé (fondé par les Lam), Ndormboss, Thiênel, Bêli-Thiowi, Pouri, Dâra-Halaybé, Douboungué, Bhokki, Bakao, Touldé, Boghé … virent le jour.

Selon le Professeur Oumar KANE, c’est l’esprit d’organisation dont les Halaybé faisaient montre qui « explique la résistance victorieuse (qu’ils) ont soutenue de tout temps contre les Maures, en particulier contre les Touabirs. »

Jusqu’en 1890, seules huit provinces existaient au Fouta-Tôro : le Dimar, le Tôro et le Lâw à l’Ouest, Yirlâbé, Hebbiyabé et Bosséa au centre, le Nguénâr et le Damga à l’Est. Comme le souligne le Pr Oumar KANE, les Halaybé font théoriquement partie du Tôro ; c’est grâce à leur détermination qu’ils ont conquis leur indépendance de la mainmise du Lâm-Tôro qui comprit, enfin, que le peuple est difficile à gouverner quand il est savant et courageux.

De 1890 à 1911, les provinces du Tôro et du Halaybé furent divisées en six cantons : Mbantou, Halaybé, Édi, Podor, Guédé et Thiêlôdji. En 1911, le remembrement de ces entités donna naissance aux trois grands cantons ci-après: Podor-Guédé ayant pour chef-lieu Guédé, Sélôbé-Halaybé centré sur Démette et Édi désormais conduit par Ndioum.

À partir de 1914, par souci de rendre son administration plus efficiente, le Gouverneur du Sénégal opéra un second regroupement des provinces occidentales du Fouta. Le Tôro occidental gravitant autour de Guédé et le Tôro oriental ayant pour chef-lieu Démette virent le jour.

En 1922, le Hebbiyabé et le Yirlâbé constituèrent une province d’un seul tenant sous le commandement de Hamidou KANE qui a succédé à son père Abdoulaye KANE admis à la retraite en 1912. Le canton du Ferlo fut créé et, par la même occasion, le Dimar fut scindé en deux cantons : le Dimar oriental et le Dimar occidental.

En 1932, tout le Tôro fut réunifié en une province dirigée par Amadou Sidiki Sall dont le père, Lam- Tôro Sidiki Sall, avait été exécuté, suite à l’assassinat à Hâyré-Lâw, le 02 septembre 1890, de Abel Jeandet, commandant du cercle de Podor. Baïdy Kathié Pâme, l’auteur du crime, était un jeune de 26 ans né à Guia ; il fut exécuté sur la place publique de Podor, le 10 septembre 1890.

En 1935, le Tôro subit une nouvelle partition d’où émergèrent deux cantons : le Tôro oriental et le Tôro occidental. Ce dernier fut confié à Abdoul Alpha Dia du Bosséa qui transféra le chef-lieu de Guédé à Ndioum. Déthiè Sall lui succéda entre 1944 et 1947 ; de 1947 à 1956, Mamadou Racine Sy prit le relai.

Le Tôro oriental dont Démette redevint la capitale eut, tour à tour, comme chef de canton Amadou SY (1932 à 1941) ; les brigadiers gardes-cercle Sall et Fall lui succédèrent de 1941 à 1957.

Jusqu’au 22 janvier 1959, ce canton fut administré par Aliou Sow qui, du fait d’être en mauvais termes avec les populations, dut s’établir à Podor. A partir de ce moment-là, le Toro originel renaquit de ses cendres et, sous la direction de Mamadou Racine Sy, Ndioum en redevint la capitale.

Démette après les indépendances

De 1960 à 1996, l’arrondissement de Ndioum dont Démette est un des grands centres, exerça son autorité sur tout le Tôro et le Halaybé. Par la Loi N.96-06 du 22 mars 1996 portant code des collectivités, la Communauté rurale de Dodel fut créée et Démette en devint un maillon fort.

Par Décret N. 2008-748 du 10 juillet 2008, avec plus de 2000 habitants, l’ancienne capitale du Halaybé fut érigée en commune. Mamoudou Dia en fut élu maire.

Avec un doigté qui force l’admiration, ce technocrate y exerça son sacerdoce de 2009 à 2014. Né en 1952, le premier édile de Démette appartient à la troisième génération de l’école du village tout comme le Pr Amadou Hamady Diop alias Socrate et leur ami Mouhamadou Malal Sidibé.

Ils y ont été précédés par leurs doyens Oumar Hann, Mamadou Samba Dia et Aboubakry dit Élimâne Dia ( père de Kalâdio), tous trois anciens pensionnaires du Collège Blanchot de Saint-Louis du Sénégal.

Après cinq années passées à l’école élémentaire de Démette, en 1964, Mamoudou Dia, Socrate et Mouhamadou Malal Sidibé furent transférés à l’école 1 de Podor où enseignait Élimane Dia. Ils y réussirent à l’entrée en sixième et furent orientés à Saint-Louis: les deux premiers au lycée Faidherbe et Sidibé au lycée Charles de Gaulle.

Le BEPC en poche, Amadou Hamady Diop réussit également au concours alors très sélectif d’entrée à la prestigieuse École normale William Ponty de Thiès où il décrocha le Baccalauréat littéraire en 1972. Mamoudou Dia en série D (Sciences expérimentales) et Mouhamadou Sidibé, en série C (Mathématique Élémentaire) obtinrent le même parchemin au même moment.

Titulaire du diplôme d’ingénieur en Génie hydraulique de l’ancien Institut Universitaire de Technologie (IUT) devenu Ecole Nationale Supérieure Universitaire de Technologie (ENSUT), puis Ecole Supérieure Polytechnique (ESP) de Dakar, Mamoudou Dia fut recruté par la Société nationale des Eaux du Sénégal où, de 2006 à 2015, il exerça les charges de directeur général.

Il est considéré comme un ingénieur efficace doublé d’un manager hors pair. À son admission à faire valoir ses droits à la retraite, il a laissé à la SDE la bagatelle de 2, 8 milliards de francs de bénéfice. A travers son exemple, il a prouvé que le travail est la source de tous les biens licites.

Le disciple de Thierno Mountaga Tall qu’il est , préside aussi aux destinées de la Fédération internationale des distributeurs d’eau en même temps qu’il supervise l’action d’ERANOVE (groupe contrôlé par le fonds américain ECP) au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Durant sa gouvernance locale, la commune de Démette connut un essor fulgurant.

En 2014, après son élection à la tête du Conseil départemental de Podor, Mamoudou Dia remit l’écharpe de maire à son cadet Abdoulaye Elimane alias Kalâdio (surnom que le musicien Baaba Maal lui a donné) qui, à l’enthousiasme des populations Halaybé, venait d’être élu.

Cet homme d’affaires sobre, discret et travailleur a , dans son parcours scolaires, fréquenté le CEM de Matam où il a réussi au BFEM en 1990, puis le lycée Mame Cheikh Mbaye de Tamba-Counda d’où, nanti du Bac, il est parti en 1993.

Après l’année invalidée de 1994, il s’est inscrit à la Faculté de Droit de l’UCAD pour décrocher la maîtrise en 1999. Parallèlement à ses études, il créa le GIE Bamtaari, ce qui le lança dans les affaires avec, au départ, des fortunés diverses .

Très tôt, il inspire la création du Cadre de Concertation pour le Développement de l’Île-à-morfil (CCDIAM) dont l’ objectif primordial est la prise en charge des préoccupations des insulaires à travers un état d’esprit nouveau et une vision du développement durable plus pragmatique.

D’ores et déjà, Abdoulaye Élimâne Dia finance des micro-crédits, organise les jeunes dont il a assuré la formation. Il leur a alloué une enveloppe de 254 millions de francs, aménagé à leur profit 300 hectares et distribué gracieusement 20 millions aux GIE des autres villages de la grande île. Ainsi, en vue de permettre aux jeunes et aux femmes de se tourner vers des activités génératrices de revenus, Kalâdio leur a octroyé des financements à travers des mutuelles d’épargne et de crédit

Postes et districts de santé ne sont pas en reste. Grâce à lui, le dispensaire et la maternité de Démette sont en chantier et les césariennes sont pratiquées au district de Pété, au cœur du Fouta. Pour ainsi dire, tout en s’arrimant sur le Plan Sénégal Émergent (PSE) cher au Président Macky Sall, le généreux mécène veut propulser le développement endogène de l’Île-à-morfil .

Ce faisant, lui et ses associés comptent revitaliser les savoirs, bonifier les expériences, encadrer les cultures et mettre en exergue le leadership local. Pour dire que l’homme est la fleur de la terre. Kalâdio l’a bien compris et médité à temps.

Conclusion

Démette, la capitale de la province des Halaybé, a joué un rôle fondamental dans le cheminement historique du Fouta. Grand terreau de célèbres marabouts dont Thierno Mountaga Tall, Thierno Mouhamed Siley Alpha et son fils Thierno Lamine Djigo (qui y ont vu le jour) et d’ intellectuels de haut niveau, cette bourgade est, de nos jours, calme et paisible et toutes les catégories sociales y cohabitent harmonieusement.

Sa position de ville-frontière se dressant face à Boghé (sud- Mauritanie) en fait un véritable centre d’échanges économiques et culturels. Ainsi, en 1983, à l’occasion de l’inauguration de la mosquée de la bourgade, Thierno Mountaga Tall y lança l’idée d’un regroupement de tous les guides religieux du Fouta-Toro.

Devenue commune, Démette s’honore d’être, successivement, administrée par deux éminentes personnalités qui, en des circonstances et endroits divers, ont déjà fait la preuve de leur patriotisme, de leur clairvoyance et du haut sens des responsabilités qui les anime.

La dernière visite du Président Macky Sall dans l’Île-à-morfil – le 07 mars 2017 — et son séjour historique dans la capitale du Halaybé doivent être perçus autant comme un motif d’encouragement pour les citoyennes et citoyens de Démette, qu’une lueur d’espoir pour les filles et fils de toute la contrée pour qui l’enclavement et le mal-vivre dont ils ont toujours souffert ne seront bientôt qu’un lointain souvenir. Pour dire, avec Salomé, que « l’espérance est un des moteurs les plus puissants pour créer, changer, avancer et se libérer de sa condition sociale. »

En cela le séjour du Président de la République dans la vieille contrée est déjà salvatrice. Demain, en consommant les fruits qui en seront cueillis, on pensera sûrement à l’homme qui a planté l’arbre dans une zone que, de manière péremptoire, certains de ses devanciers avaient considérée comme congénitalement aride et d’irrémédiablement stérile. D’où l’abandon insupportable dans lequel ils l’avaient claustrée des décennies durant !!!

Aujourd’hui, l’espoir est réellement permis.

Harouna Amadou LY dit Harouna Rassoul

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