Les saveurs de l’Île-à-morfil: Barôbé-Diackel, un village plein de mystères

Au Fouta-Tôro, sans pour autant avoir été de gros villages ni des escales durant la période coloniale, certaines localités comme Halwâr, Dâra Halaybé et Barobé Diackel doivent leur réputation à la marque indélébile que l’Islam leur a imprimée.

Tout comme Démette, Barôbé-Diackel est lui aussi blotti dans l’Île-à-morfil, à un peu moins de 03 km à l’ouest de Saldé-Tébégoutt.

Lui et Wâcétâké font face à Sori-Malê, un village mauritanien dont une partie de la population est originaire de Pété, village qui a essuyé une attaque sanguinaire de la part du marabout Amadou Saïkou BÂ de Wouro-Mâdiyou et de sa horde de guerriers . C’était au mois de septembre 1873.

 

Le marabout-chroniqueur Thiêrno Hadrâmé alias Mâmoûdou DIÂ (1926-2001) soutient que Barôbé a été créé 608 ans avant Pété dont, à son avis, sont issus neuf villages ou hameaux: Diâranguel, Thiôdji-ngoulli et Garalöl formant le Pénda-ndiour, Mbôtto et Thilâ appelés Pété-réwo, Lîliya et Saldé-Tébégoutt nommés Roûmdé, Bokké-Mbâybé et Bokké-Salsalbé constituant le Ferlo-Pété.

D’aucuns affirment que les habitants de Barôbé seraient des descendants de l’empire du Ghana, détruit vers 1240. Cette thèse très répandue est incidemment corroborée par les travaux de l’éminent Professeur Ibrâhîm Abou SAL, qui, dans un article relatif à Thiêrno Amadou Moctâr SÂKHO de Boghé, soutient que les SÂKHO « font partie des douze familles religieuses soninké descendues progressivement dans le territoire actuel du Foûta-Tôro entre le XIème et le XIIème siècle, après la dislocation du Wagadou. Ces familles s’assimilèrent par la suite à la population poularophone et devinrent donc des Hal-poulâr’en.»

D’autres font remonter la fondation du village de Barôbé-Diakel à l’éclatement de l’Empire songhay, événement consécutif à la bataille de Tondibi (1591).

En tout état de cause, sur la quinzaine de patronymes usuels, dix ont une consonance typiquement soninké ou mandé: DOUKKÊ, CAMARA, KORÊRA, SILLÂ, SÂKO, KEBBÊ, SOUMÂRÊ, TALLO (devenu TALLA), GASSAMA et SÎBI, alors que BARO est plutôt le surnom d’Aboubakar D’Âwou ou Sonni Baro successeur, en 1492-1493, de Sonni Âli-Ber et TOÛRÊ, patronyme de l’Askia Mouhammed (1493-1528). Baro (prénom) et Toûré (patronyme) ont prospéré dans l’Empire songhay.

Barôbé-Diackel est fondé par Thiêrno Yéro Moussa BARO qui, selon une tradition bien ancrée, serait le fils de Moussa Ahmadou Askia, lui-même enfant d’Ahmadou Askia Mouhammed 1er. BARO proviendrait plutôt des Sonnis battus le 2 avril 1493 et réfugiés à Ayourou, dans le Dendi, que des Askias vainqueurs à ce moment-là. Les familles SÎBI (d’origine maure puis soninkisée avant de se poulâriser au Foûta-Tôro) et TOÛRÊ, se sont éteintes à Barôbé, faute de postérité.

Malgré son homogénéité apparente, Barôbé-Diackel est structuré en clans et sous-clans, ce qui engendre la physionomie suivante: Moussoyâbé (lignée consanguine ou « gorol »), Ndiobboyâbé (lignée utérine ou «déwol» des précédents), Ndiabaldinâbé « gorol », Nguêdjânâbé («déwol» des précédents) sont les quatre familles tôrobbé (nobles) de patronyme BARO établies à Barôbé.

Ils vivent avec d’autres tôrobbé dont les Hebbêbé-wodêbé (KEBBÊ rouges, souvent intérimaires), les Hebbêbé-balêbé (KEBBÊ noirs, imâms), les Doukkêbé (DOUKKÊ: imams et propriétaires terriens) ; les Gassamanâbé (GASSAMA, imams adjoints), les Soumârénâbé (SOUMÂRÊ : disparus), les Tâl-tâlbé (TÂL: électeurs du thiêrno-barôbé), les Tallakoronâbé (TALLA), les Diâdiâbé (DIÂ cousins utérins des hebbêbé-balêbé: chargés des affaires sociales) et les Dem-dembé (DEME : grands notables affiliés aux Doukké ).

Ces parentèles cohabitaient ou cohabitent encore avec des familles tôrobbé arrivées bien après la fondation du village, à savoir : les Ân-ânbé (ÂNN), les Dialloubé (DIALLO), les Lydoubé (LY) et les Thiâmbé (THIÂM) de même qu’avec des forgerons (PÉNE et THIONGÂNE affiliés aux Moussoyâbé ) et d’anciens domestiques très tôt affranchis (Gallounkôbé) représentant plus du tiers de la population du village.

Avant la révolution tôrôdo de Thierno Souleymâne BÂL (1776), tout comme Diamâ-Alwâli et Toulel-Barôbé, Barôbé-Diackel, alors très brillant foyer islamique, a fourni d’éminents marabouts et s’honore d’abriter la treizième mosquée implantée au Foûta. La dynastie maraboutique qui s’y est installée était, à l’image de celles de «Dimat, de Diamâ-Alwâli et de Wouro-Mâdiyou, indépendante des dynasties foulbé..» Oumar KANE, les Unités territoriales du Foûta-Töro, BIFAN série B n°03, p 61.

Les Barôbénâbé des deux sexes sont réputés être de gros travailleurs. Ils ont toujours vécu à la sueur de leur front et , ce, grâce à l’agriculture vivrière (mil, maïs, niébé) et à l’élevage de bovins, ovins et caprins.

Comme ils font partie des premiers occupants de la zone, ils ont pu défricher de nombreuses terres, ce qui en fait de véritables propriétaires fonciers. Ainsi, une partie des terres exploitées dans le cadre de la cuvette Saldé-Wallah leur appartient et ils peuvent tout accepter sauf la spoliation de ce bien très précieux .

Après le travail et la prière, les Barôbénâbé affectionnent la palabre, c’est-à-dire des discussions publiques sur tous les problèmes de l’heure. Pour ce faire, ils se sont aménagé un hangar (Djakkâ) où se tiennent ces causeries parfois oiseuses (à l’image du welma-kaala de Tébégoutt) tout de même plaisantes.

Ces gens pacifiques et fort hospitaliers répugnent à tout manque de considération (yawaaré). Les mauvaises langues soutiennent que, si jamais, à l’encontre de leur collectivité, les Barôbénâbé constatent un cas d’irrespect caractérisé de la part d’un individu ou d’un groupe de personnes, ils s’en remettent à Dieu en organisant des séances de prières pour implorer Allah de leur laver l’affront qu’ils ont subi.

Cette solidarité dans l’épreuve est également effective dans d’autres domaines tels les investissements humains afférents à l’hygiène et à la propreté du village, les cérémonies de mariage , de baptême et de funérailles , la célébration du Maouloud qui requiert le concours financier et matériel de tous les Barôbénâbé, mais surtout leur participation massive à la caravane annuelle organisée à cet effet.

Alors, tous les Barôbénâbé valides éprouvent le plaisir de séjourner au village afin, dans l’allégresse et la ferveur spirituelle, de commémorer l’anniversaire de la venue au monde de la meilleure des créatures : Seydinâ Mouhammad (PSL). Il paraît que le Maouloud des Barôbénâbé est parmi les mieux organisés de la contrée.

En dépit de l’humilité qui les caractérise, les marabouts de Barôbé sont des érudits reconnus et, plus est, des as en mysticisme islamique (lasraar).

Parmi les plus célèbres et dont la plupart ont disparu , nous pouvons citer : Thierno Barôbé Mamadou Oumou Baro, Thierno Rachîdou Khâly Dem, Thierno Alphâ Âmadou Doukké , Thierno Saïdal Gassama, Thierno Amadou Ousmane Baro, Thierno Ahmadou dit Samba Hawwâ Baro, Thierno Ousmane Aliou Diallo, Thierno Oumar Dialdé Diallo, Thierno Alassane Abdoul Kebbé, Thierno Amadou Dieynaba Tâl, Thierno Mamadou Fâtim Tâl, Thierno Mamadou-Ndiâye Kebbé, Thierno Yéro Koudêdio Kebbé, Thierno Mamadou Bâba Kebbé, Thierno Seydi Dâdo Diâ, Thierno Demba Hammât Bâ, Thierno Abdourahmâne Gassama, Thierno Oumar Élimâne Kebbé, Thierno Abdoulaye Samba Hawwâ Baro, Thierno Amadou Abou Baro, Thierno Aliou Ousmane Diallo , Thierno Ahmadou Tidiâne Tâl.

Liste des chefs de village ou Thiêrno-Barôbé de Barôbé-Diackel

1. Thiêrno-Barôbé Yéro Moûssa BARO

2. Thiêrno-Barôbé Hammet Yéro

3. Thiêrno-Barôbé Abdoulâye Hammet

4. Thiêrno-Barôbé Moustaphâ Abdoulâye

5. Thiêrno-Barôbé Aliou Moustaphâ Hammet

6. Thiêrno-Barôbé Déwa Dialy

7. Thiêrno-Barôbé Samba Moustaphâ

8. Thiêrno-Barôbé Sirê Samba

9. Thiêrno-Barôbé Bâba Cirê

10. Thiêrno-Barôbé Mamadou Bâba Cirê dit Mamadou Oumou Almâmy Âmadou Hâmmât SY ou Mamadou Batoûli Mériam Khadidiatou Thiêrno Déwa Elimâne (49 ans de règne)

11. Thiêrno-Barôbé Abdoul Azîz Amadou dit Thiêrno Barôbé-Diakel

12. Thiêrno-Barôbé Amadou Mamadou B. dit Thiêrno Samba Hawwâ

13. Thiêrno-Barôbé Alassane Mamadou Bâba dit Demba Dioûy

14. Thiêrno-Barôbé Amadou Penda Balêdio (atteint de cécité)

15. Abdoulaye Mamadou-Ndiâye KEBBE (intérimaire)

16 Thierno-Barôbé Amadou Abdoulaye BARO

Le mythe fondateur de Barôbé-Diackel

Comme l’écrit Valéry « Mythe est le nom de tout ce qui n’existe et ne subsiste qu’ayant la parole pour cause.»

Ceci dit, attardons-nous un peu sur la tradition orale qui bâtit l’histoire de Barôbé autour de jumeaux: Dawoût (Hammet) et Éli . Ce dernier, comme dans les mythes orientaux, avait une tête humaine sur un corps d’animal. C’était un dragon ou thiâmâba en poulâr.

A sa naissance, ses parents le placèrent successivement sous une calebasse, dans un poulailler, dans une case, puis dans une bâtisse sans porte uniquement construite pour lui. Au fur et à mesure qu’il grandissait, le volume de ses circonvolutions brisait les parois du local qui l’abritait. Composée uniquement de lait, son alimentation était le seul moment de la journée dont, exclusivement, ses parents pouvaient profiter pour le regarder à travers l’ornière par laquelle on lui faisait parvenir sa nourriture.

Peu avant leur disparition, ses procréateurs demandèrent à Hammet de bien s’occuper de son jumeau, de lui procurer régulièrement sa subsistance quotidienne et, quel qu’en puisse être le motif, de ne jamais révéler le secret de son existence !

Le temps passa. Dawoût (Hammet) se maria. Sensible aux commérages des voisines, son épouse fut pressée de savoir ce que son mari entretenait en cachette. Curieuse, jalouse et perfide, la jeune femme entrouvrit la fenêtre et aperçut les yeux perçants d’une créature mi-animale et mi-humaine.

Navré et sans mot dire, de toutes ses forces, Éli fractura le mur, sortit de sa cage et se dirigea vers le fleuve. Le village tout entier le suivit en le suppliant de revenir à la maison. Les populations comprenaient enfin que le protecteur du foyer des ancêtres dont la présence était gage de paix et de prospérité (niâmandiri), leur échappait pour jamais.

Le ciel fut couvert d’une myriade d’oiseaux attirés par le corps scintillant d’Éli qui, imperturbable, continuait ses reptations vers le fleuve en passant par une colline qui, subitement, devint vallée. Les supplications des villageois continuèrent de plus belle. Eli s’en moquait éperdument.

Averti par la clameur d’animaux compatissant à la peine de Barôbé, son frère Hammet accourut du champ où il s’activait. Il trouva son frère qui, tel un van, s’était enroulé et semblait l’attendre au lieu-dit Diackel, cette terre jadis plane mais dorénavant fendue de crevasses après le passage d’Éli .

En joignant sa voix à celles des Barôbénâbé, Hammet pria son frangin de renoncer à son dessein. Pour la première fois, l’homme-dragon déclara : « Il m’est impossible de rester au village; je dois vivre dans le fleuve comme j’étais appelé à le faire depuis ma naissance. Toutefois, je suis prêt à vous accorder tout ce que vous me demanderez (sauf de rester parmi vous), et, en contrepartie, voici mes exigences : les femmes nouvellement mariées devront se couvrir le visage. Au fleuve, il est formellement interdit de laver des habits souillés de menstrues ou de lochies.

Après avoir accepté les dernières recommandations d’Eli, les gens de Barôbé formèrent leurs vœux qui furent tous satisfaits séance tenante, à savoir: acquisition de petits ruminants, de coton, de mil, des connaissances spirituelles et d’une autonomie totale à l’égard de tout pouvoir temporel.

Déçu et sentant comme une épée de Damoclès un malheur planer sur lui, le village de Barôbé commença à se vider de ses habitants. Certains de ses enfants s’établirent à Sori-Malê sur la rive droite du fleuve Sénégal, et même un peu plus loin, notamment à Âli-Baïdy, Lîliya, Mbôtto .

Pour en revenir à la dernière recommandation d’Éli, rappelons que, tout comme Ndouloumâdji-Founêbhé, village paternel du Président Macky SALL, jusqu’ici aucune personne en uniforme ou « corps habillés » (policier, gendarme, militaire, douanier, garde forestier), encore moins, aucune autorité administrative (hier: chef de canton ou de province, commandant de cercle ; de nos jours: sous-préfet, préfet, gouverneur, ministre, président de la République) ne doit s’aventurer à entrer dans Barôbé-Diackel.

Les pères fondateurs de ce village profondément religieux avaient souhaité vivre loin de l’influence « néfaste » des colons blancs, de leur confession et de tout ce qui contribue à leur suprématie : leurs auxiliaires locaux et leurs forces de l’ordre, notamment .

Tout juste, en cas de nécessité absolue, les personnes visées s’arrêtent à la périphérie du village. « Ça mord, ça ne mord pas, mieux vaut s’éloigner » recommande un adage pulaar wolofisé. Autrement dit : prudence est mère de sûreté !

Nonobstant sa piété évidente, le village de Thierno Yéro Moussa s’est doté d’une école primaire et d’un dispensaire qu’il partage avec Wâcétâké, son voisin immédiat (un village composé en majorité de tôrobbé et de pêcheurs) d’où lui proviennent les produits halieutiques (poisson frais et sec) qu’il consomme.

S’y ajoute que Barôbé Diackel s’agrandit tout en se modernisant grâce à l’apport bénéfique de sa diaspora et de ses enfants intellectuels formés à l’école occidentale tous très attachés au sol de leurs ancêtres.

HAROUNA AMADOU LY alias HAROUNA RASSOUL

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